Se réparer le coeur à la poudre d'or

Mélanie Lemay : « Il y a des... (Spectre Média, Frédéric Côté)

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Mélanie Lemay : « Il y a des gens qui préfèrent parler de culture du consentement, mais elle n'existe pas la culture du consentement! Il faut la créer! Et pour la créer, elle faut d'abord reconnaître que la culture du viol existe. »

Spectre Média, Frédéric Côté

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Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / «C'est vraiment beau ce que vous faites », lance à mon invitée la gentille dame assise à la table d'à côté, dans ce café où Mélanie Lemay et moi discutons après notre tour de grande roue. Son ton est très pudique, mais la lueur dans son oeil trahit la profondeur de son émotion. Elle a capté les quinze dernières minutes de notre entrevue.

« Est-ce que je peux vous donner un câlin? », lui propose aussitôt Mélanie. Sous mes yeux, une jeune vingtenaire et une chaleureuse quinquagénaire, qui ne se connaissaient pas il y a encore deux minutes, se prennent dans leurs bras. 

Au restaurant, au bar, dans l'autobus, dans la rue. Mélanie Lemay se fait arrêter partout depuis qu'elle s'est confiée dans les médias au sujet de l'agression sexuelle qu'elle a vécue, et encore davantage depuis qu'elle a répondu aux questions de Guy A. Lepage, sous la loupe grossissante de sa messe dominicale. Depuis Tout le monde en parle, tout le monde lui parle.

Certains ne souhaitent que la féliciter. D'autres en ont plus lourd sur le coeur et se racontent sans filtre. C'est connu : il est souvent plus aisé de dire son drame à une étrangère qu'à un ami.

Mais comment parvient-on à s'arracher à sa propre souffrance lorsque chaque jour l'événement le plus traumatique de notre existence est rappelé à notre mémoire par une confidence inattendue d'une inconnue? Ça ne te pèse pas sur les épaules, Mélanie, tous ces témoignages non sollicités?

« La confiance des gens me remplit de gratitude. Ce qui me pèse sur les épaules, c'est ce qu'il y a en dessous de tous ces témoignages. Aujourd'hui, pour moi, dénoncer les agressions, ça a moins à voir avec ce que j'ai vécu, que je n'oublie pas, mais qui n'est pas aussi douloureux qu'avant. Ça a plutôt à voir avec le sexisme ambiant qui permet ça. »

C'est ce qui m'émeut et me fascine le plus chez Mélanie Lemay : sa capacité à sublimer le pire. Toutes ses interventions médiatiques auront cette année été portées par ce genre d'éblouissante opiniâtreté, par cette volonté de rappeler à chacune des occasions que son cas à elle n'est qu'une manifestation parmi tant d'autres d'un problème creusant des racines profondes et tentaculaires. Un problème que l'on commence à peine à déterrer et à nommer comme tel : la culture du viol.

« Il y a des gens qui préfèrent parler de culture du consentement, regrette la militante, mais elle n'existe pas la culture du consentement! Il faut la créer! Et pour la créer, elle faut d'abord reconnaître que la culture du viol existe. »

Je lui demanderai, un peu plus tard, vers la fin de notre conversation, si elle songe parfois à ce qu'aurait été sa vie si elle n'avait pas vécu ce qu'elle a vécu.

« Constamment », laisse-t-elle tomber, sans hésitation aucune. « Et je peux te dire que j'aurais passé à côté d'une immense richesse. » Immense richesse, que je répète, complètement interloqué, quelque part entre l'incrédulité et l'incompréhension.

« C'est clair que je n'aurais pas utilisé ces mots-là le lendemain. Je peux le faire aujourd'hui parce que j'ai énormément cheminé. Ce que je veux dire, c'est que lorsque tu vis une agression, la lunette avec laquelle tu regardais le monde disparaît. Tu sors de la caverne, pour parler comme Platon. Tu te rends compte que tout ce qu'on t'a jusque-là vendu comme une réalité immuable repose sur des structures sociales très opprimantes. Ça te fait prendre un pas de recul sur plein de choses : sur le 9 à 5 auquel on adhère sans poser de questions, sur la peur du jugement des autres sous laquelle on vit. Tu ne peux pas à ce moment-là ne pas te demander pourquoi il y a tellement d'injustice dans le monde. Et tu te rends compte qu'il y a juste des contradictions dans ce qu'on dicte socialement aux femmes. »

Mélanie prend à peine le temps de reprendre son souffle entre de longues phrases où s'entrechoquent les idées. « Avant, j'étais convaincue que je n'avais pas besoin du féminisme. Je croyais que celles qui brandissaient ce mot-là ne voulaient pas prendre leurs responsabilités, qu'elles se trouvaient des excuses, jusqu'à ce que je comprenne qu'il y avait tout un univers auquel je n'avais pas été exposée, à cause de la certitude que j'avais d'être du bon côté. » Les guillemets qu'elle mime autour des mots « bon côté » déchirent l'air comme des couteaux.

Avoir confiance en ses propres ailes

Le voeu de Mélanie Lemay pour 2017? Que nous nous libérions collectivement de ces camisoles de force, cousues de ridicules assignations à se comporter selon ce qui se trouve entre nos jambes, que sont nos conceptions du féminin et du masculin. « On ne dit pas assez à quel point les hommes aussi sont victimes du patriarcat!, s'exclame-t-elle. On demande encore aux hommes d'être fait forts, de ne jamais parler de leur monde intérieur... »

Et c'est ainsi, en faisant rapidement comprendre aux garçons qu'il vaut mieux se tenir à distance de leurs émotions (mieux connues dans certains milieux sous l'appellation « signes de faiblesse ») que l'on fabrique des agresseurs. Tu ne m'en voudras pas Mélanie si je dis qu'il faut être habité par une abyssale détresse pour commettre une agression sexuelle?

« Non, c'est une évidence. Ça prend une immense souffrance pour se donner le droit de faire ça. Si on continue de créer des hommes qui ne savent pas nommer ce qui les habite, il y en a qui vont continuer à extérioriser tout ça violemment. C'est pour cette raison que le féminisme, tout le monde en a besoin. C'est pour ça aussi qu'on devrait carrément se débarrasser de la notion de genre. Le problème va persister tant et aussi longtemps que ça ne va pas être correct pour un homme de porter une jupe, de faire de la danse, de pleurer en public, toutes des choses qui sont culturellement associées au féminin. On parle de féminisme d'ailleurs, et non pas d'égalitarisme, précisément parce que c'est tout ce qui est associé au féminin qu'on méprise, qu'on craint. »

On s'est beaucoup étonné, dans tous les portraits qui ont été consacrés à Mélanie, de cette force qui illumine son regard et qui ancre dans la terre sa voix posée. Toi, Mélanie, te considères-tu forte? « L'oiseau se perche sur les branches les plus hautes et les plus fines non pas parce qu'il a confiance que la branche va tenir en place, mais parce qu'il a confiance en ses propres ailes », répond-elle, avec un élégant sens de la métaphore.

« De penser au kintsugi m'a aussi beaucoup aidé à guérir », ajoute-t-elle. Le kintsu-quoi? « J'aime beaucoup cette idée selon laquelle un objet de poterie qui a été cassé a plus de valeur parce qu'il a été restauré, parce qu'il a une histoire. »

Je googlerai kintsugi à la maison pour apprendre que le mot désigne d'abord une « méthode japonaise de réparation des porcelaines ou céramiques brisées au moyen de laque saupoudrée de poudre d'or. »

C'est en plein ça : Mélanie Lemay s'est recollé le coeur à la poudre d'or. Espérons qu'il en reste encore un peu, de cette poudre d'or, pour réparer tout ce qui, sur les campus universitaires comme à l'Assemblée nationale, a été fracassé sous la désolante, mais nécessaire, lumière de la vérité.

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