En attendant Raif

En luttant pour la libération de Raif Badawi,... (Spectre Média, Marie-Lou Béland)

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En luttant pour la libération de Raif Badawi, Mireille Elchacar et Ensaf Haidar ont tissé des liens indéfectibles qu'elles n'hésitent pas à désigner en employant le mot « soeurs ». -

Spectre Média, Marie-Lou Béland

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Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / Dans un café de la rue Frontenac, quelques minutes après la 99e vigile en soutien à Raif Badawi, Ensaf Haidar sort de son sac à main un gigantesque Ziploc débordant de maamouls aux dattes, une succulente pâtisserie libanaise.

La jeune femme en pige un, avant de tendre le paquet à Mireille Elchacar, la responsable d'Amnistie internationale en Estrie, qui décline son offre. Mais Ensaf insiste. « Allez, vas-y, prends-en un », lui répète-t-elle, pleine de tendresse, alors qu'un sourire taquin lui illumine le visage. Enfin, c'est ce que j'imagine. Ensaf, à ce moment-là, parle en arabe, une langue dont je ne comprends rien pantoute.

Je n'ai pourtant aucun doute sur ce que je vois : c'est en quelque sorte ma blonde et ses soeurs, c'est ma mère et mes tantes, qui se trouvent devant moi. C'est ce genre de connivence espiègle qui unit désormais, après tant d'années de lutte et d'amitié, Mireille et Ensaf, qui n'hésitent pas elles-mêmes à employer le mot « soeurs » pour décrire les liens indéfectibles les unissant. Les maamouls aux dattes sont d'ailleurs un cadeau de la mère de Mireille, qui en apporte à Sherbrooke, depuis Montréal, à chacune de ses visites en ville.

« Elle cuisine bien ta mère », que je tente de dire à Mireille, la bouche pleine, après avoir enfourné un de ces petits morceaux de ciel. « Ce n'est pas qu'elle cuisine bien; elle achète très bien », s'esclaffe Ensaf, en français, chassant par le fait même ma confusion. Ces maamouls, que je croyais faits maison, viennent d'une pâtisserie. Toute la tablée rit beaucoup, vraiment beaucoup, de ma méprise et dans les éclats de rire se dissipe un instant la grave image d'épouse-courage, constamment préoccupée, qui habitait mon esprit. Pendant quelques secondes, ce n'est qu'une jeune femme joviale qui se trouve devant moi.

Pendant quelques secondes, j'oublie que le mari de la femme assise devant moi endure la solitude, la violence et la terreur depuis plus de quatre ans dans une prison d'Arabie saoudite, parce qu'il a publié sur son blogue des textes dénonçant un régime rétrograde. J'oublie que cet homme a été fouetté cinquante fois sur la place publique en janvier 2015 et qu'il pourrait bien être fouetté de nouveau - sa condamnation porte le compte des coups de fouet qu'il doit recevoir à 1000 et son emprisonnement à dix ans.

Pendant quelques secondes, j'oublie presque que la jeune femme assise devant moi est l'épouse de celui au nom de qui les Sherbrookois se rassembleront pour une centième semaine jeudi à 19 h devant l'hôtel de ville (la vigile ne se tient exceptionnellement pas un vendredi midi afin de permettre au plus grand nombre de gens d'être présents).

« Je ne t'ai jamais dit ça », confie Mireille en s'adressant à Ensaf. « Quand on s'est rencontrées, on faisait des activités ensemble et j'étais gênée d'avoir une vraie conversation avec toi. Je me demandais : "Qu'est-ce que je vais dire à cette femme dont le mari vit des choses épouvantables. Est-ce que je vais vraiment lui parler de ma fille qui a le rhume?" À un moment donné, je me suis rendu compte que tu voulais avoir une vie, que tu ne pouvais pas penser à ça tout le temps. Tu m'as appris qu'il faut vivre quand même et que ce n'est pas en pleurant tout le temps qu'on peut avancer. »

La vie continue : c'est la beauté du quotidien sherbrookois d'Ensaf Haidar, qui parle un français de plus en plus compréhensible et dont les enfants, eux, s'expriment « comme de vrais petits Québécois », dixit Mireille.

Que la vie continue, qu'il soit impossible d'appuyer sur pause, c'est aussi, bien sûr, le perpétuel mauvais rêve d'Ensaf. Elle voudrait suspendre le temps, garder en banque tous ces moments qui ne se rattrapent guère, tout ce temps perdu qui ne se rattrape plus. Le party d'Halloween chez Ensaf, dont Mireille me montre des photos sur son téléphone, c'était le fun, oui, mais Raif, évidemment, n'y était pas.

Il vous arrive quand même parfois de goûter à une forme de bonheur? « C'est mélangé », répond Ensaf, toujours en français. « Je sais que je manque de grandes choses, mais j'ai maintenant une famille ici. » Silence. « Je manque de grandes choses », répète-t-elle, sans que je sache si elle cherche ses mots parce que son français demeure fragmentaire ou parce qu'aucune langue ne sait nommer ce genre de situations.

Raif Badawi aurait lui-même peur qu'on l'oublie. Ensaf : « Quand je parle avec lui, il me dit : "Tout le monde manifeste pendant un mois, deux mois, un an maximum, et après on passe à autre chose." Je réponds toujours :  "Non, tout le monde travaille pour toi ici!" »

« Lorsque Raif arrivera à Sherbrooke »

Tout le monde travaille pour Raif, même le gouvernement canadien (enfin!), qui réclamait pour la première fois début novembre sa libération auprès de l'Arabie saoudite. « Aide-moi », lançait pour sa part Ensaf Haidar à Justin Trudeau en octobre dernier, en le priant d'intervenir personnellement. Notre premier ministre vous a-t-il au moins passé un coup de fil? « Non, la dernière fois que je l'ai vu, c'était avant qu'il soit élu. » Que vous avait-il dit? « Comme tout le monde : "Je pense beaucoup à toi, je sais que c'est difficile, on va faire quelque chose." » La jeune femme, d'un optimisme presque inconcevable compte tenu des circonstances, semble pour une rare fois gagnée par le désenchantement.

Dans un reportage présenté il y a quelques semaines par l'émission Enquête, Miriyam, la cadette d'Ensaf et Raif, raconte à la caméra la scène heureuse qui défile dans sa tête lorsqu'elle imagine le retour de son père auprès d'elle. « Je vais dire papa et courir vers lui! Je vous ferai des câlins à tous les deux. Puis je vais lui montrer la nouvelle maison. Et on va aller au cinéma et au restaurant. Et vous allez pouvoir vous remarier », explique-t-elle à sa mère, comme si elle se remémorait le plus récent film de princesse qu'elle a visionné.

Quelle image de votre mari apparaît dans votre esprit lorsque vous pensez à lui?, que je demande à Ensaf. « Ce n'est pas une image, c'est plein d'images! » s'exclame-t-elle après avoir longuement réfléchi. « Ça fait cinq ans que je n'ai pas vu Raif... J'ai beaucoup de scénarios dans ma tête. La première image, c'est à l'aéroport. Et je ne sais pas ce que je dois faire quand je vois Raif. »

Nous poursuivons la discussion, sur un ton assez léger, en reparlant de sucreries. Ensaf évoque en arabe un dessert saoudien. Mireille ne connaît pas le mot qu'Ensaf emploie. « Elle me répète tout le temps que je devrais apprendre à parler arabe pour vrai », rigole Mirelle, en évoquant les différences dialectales entre l'arabe de l'une et de l'autre.

Puis tout d'un coup, ça me frappe. Tout au long de notre conversation, j'ai employé la formule « lorsque Raif arrivera à Sherbrooke », alors que rien n'est moins sûr. Est-ce que, vous Ensaf, préférez employer le conditionnel ou le futur simple? Mireille doit cette fois-ci traduire en arabe ma question, un peu trop complexe, mais n'aura pas besoin de traduire la réponse. Elle se trouve, limpide et étincelante, dans l'oeil rempli d'espoir d'Ensaf Haidar. Raif la retrouvera bientôt. Il n'y a pas de si.

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