Philippe Brach à l'état sauvage

Philippe Brach : « La culture, c'est un... (La Presse, Olivier Jean)

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Philippe Brach : « La culture, c'est un monde de couleurs. Si on veut peinturer tout le monde en gris, ça va être plate. »

La Presse, Olivier Jean

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Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / « On est tellement rendus zombies que dès qu'il y a de quoi de pas lisse, on tend à vouloir le neutraliser. Je trouve qu'on tend beaucoup à vouloir formater les plaisirs. »

Sortie de son contexte, cette phrase de Philippe Brach pourrait ressembler à un commentaire sur la crise provoquée par les quelques gros mots prononcés par Safia Nolin devant un Québec en partie incapable de tolérer qu'une artiste se comporte précisément comme une artiste (c'est-à-dire en être libre, et non en préposée au marketing).

Ce n'est pourtant pas encore de ça dont nous jasons. Nous en sommes à analyser Né pour être sauvage, pièce-manifeste inaugurant Portraits de famine, deuxième album de Brach, paru l'an dernier. En empruntant la perspective d'un animal chassé, l'indocile frisé revendique son inaliénable droit à ne pas museler ce qui en lui veut rugir, et à ne pas se laisser dompter par ceux pour qui la liberté n'est qu'un masque qu'on enfile au besoin. « Y paraît qu'y a quelqu'un à quelque part/ Qui veut mon poil de cul dans son cou/ Y serait prêt à porter le parfum de la mort/ Juste pour se sentir plus doux », chante-t-il de sa voix de joyeux baveux.

Bien qu'on puisse le lire sous cet angle, le texte n'a rien, me dit Philippe, d'un pamphlet adressé à une industrie de la musique qui voudrait réduire ses porte-étendards au rang de clowns serviles. Il s'agit plutôt d'une sorte d'avertissement que Philippe se sert à lui-même. « Né pour être sauvage, c'est la pureté, c'est l'enfance, c'est la source à laquelle j'essaie de retourner », m'explique-t-il dans la noirceur d'une taverne montréalaise, coin Fullum et Ontario. « Mon côté sauvage, je trouve difficile d'aller le chercher en dedans de moi. Et ce n'est pas de la faute du système si c'est difficile. C'est difficile parce que c'est moi qui me mets des barrières. »

Wô, wô, deux secondes. Toi, Philippe Brach, tu te mets des barrières? Toi qui tournes des vidéoclips conjuguant prostituées sanguinaires et asphyxie érotique, toi qui interprètes ironiquement J't'aime tout court de Nicolas Ciccone à Belle et Bum, toi qui répètes dans Divagation parlementaire que « C't'une belle journée pour mettre le feu », toi qui as fait paraître un livre à colorier, toi qui accordais récemment une courageuse entrevue à Urbania afin de parler de ta consommation de cannabis, toi qui as enregistré une version « musique pour Nintendo » de Portraits de famine, toi, tu te mets des barrières?

« Oui. Je vais parfois faire des choses que je n'assume d'abord pas totalement, parce que je sais que, dans le meilleur des mondes, ça va me sortir de ma zone de confort, que ça va me challenger. Quand je vais à Pénélope McQuade, par exemple, je me dis qu'il faut que je reste moi-même, mais je ne veux pas tomber dans l'excès inverse et m'autocaricaturer par peur d'entrer dans le moule. » Traduction : la principale barrière, c'est souvent l'image qu'on se fait de soi-même.

Je finis par lui faire remarquer que son discours sur la sauvagerie trouve d'intéressants échos dans ce qu'il convient désormais d'appeler le Safiagate. « J'ai un côté petit criss », annonce Philippe, comme si ça ne sautait pas aux yeux. « Au gala de l'ADISQ l'an prochain, c'est sûr que je mets une robe de princesse Disney. »

Il poursuit sur un ton d'une gravité qu'on lui connaît moins, ses interventions scéniques étant généralement tissées d'absurdités. « C'est triste et ridicule que le lendemain de la célébration de notre culture, on parle juste de ce qu'on avait sur le dos. On regarde une célébration de notre culture comme si c'était un meeting de la chambre de commerce ou un mariage. La culture, c'est un monde de couleurs. Si on veut peinturer tout le monde en gris, ça va être plate. Dès que c'est trop rugueux, on trouve ça pas normal. On veut que tout soit rassurant. »

Salutaire perte de repères

De rassurer son public, Philippe Brach s'en fout pas mal. Souriant trublion, gentil impertinent, sympathique petite peste; le gars du Saguenay cultive les contradictions. Il y a un monde entre une chanson comme D'amour, de booze, de pot pis de topes et une autre comme L'Amour aux temps du cancer, et c'est précisément de la tension entre ces différentes incarnations que peut émerger un artiste secouant nos certitudes.

J'écris « artiste secouant nos certitudes » avec la conscience que cette expression tiendrait du pléonasme si notre époque n'avait pas depuis longtemps confondu le divertissement qui flatte dans le sens du poil et l'art qui bouleverse, trouble ou ébranle.

« J'aime que ce que je fais ne soit pas cernable, assure Brach. J'aime que les gens n'aient pas de balise, alors qu'on a beaucoup l'habitude de se faire dicter comment on doit recevoir une toune, un artiste. Mon but, c'est de mêler le monde, pas par mesquinerie, mais parce que lorsque quelqu'un me voit faire une entrevue avec Andréanne Sasseville [animatrice qui se confiait au sujet de son cancer dans un touchant entretien avec Philippe, mis en ligne en août], pis après chanter du Nicolas Ciccone, il n'a pas le choix de laisser tomber ses repères et de se demander au plus profond de lui-même ce qu'il pense de moi, de ma musique. »

Les transformations dans l'industrie du disque auront au moins eu l'heureuse conséquence de rendre moins alléchante la possibilité du compromis pour une nouvelle génération de créateurs, suis-je tenté de conclure en consultant la liste des trois derniers récipiendaires du Félix de la Révélation de l'année - Klô Pelgag, Philippe Brach et Safia Nolin - qui ont tous en commun une farouche indépendance d'esprit. À quoi bon donner la patte s'il n'y a même plus d'argent à la clé?

« Le public de 17 à 25 ans, c'est un public qui n'a pas beaucoup de tribunes dans les médias traditionnels. Ça explique peut-être pourquoi les artistes qui s'adressent à ce public-là disent ce qu'ils pensent, font ce qu'ils veulent, sans penser à ce filtre-là. Si ton public cible a de 45 à 65 ans, il faut peut-être que tu gères ton discours différemment, parce que cette génération-là reçoit encore beaucoup ses informations culturelles par la télé. En même temps, je généralise, parce qu'il y aussi plein de boomers qui sont ouverts et ça me donne foi. Moi, en tout cas, je ne vais jamais prendre une décision en me demandant : « Est-ce que ça va me faire perdre une entrevue à Deux filles le matin? », mais si on m'invite à Deux filles le matin, ça va me faire plaisir d'y aller, parce que je pense que plus que jamais, au Québec, c'est important qu'on se parle. »

Philippe Brach monte sur la scène du Boquébière le 26 novembre.

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