Éteindre des feux, mais pas que

Sébastien Laberge, du Partage Saint-François, et Christian Bibeau,... (Spectre Média, Julien Chamberland)

Agrandir

Sébastien Laberge, du Partage Saint-François, et Christian Bibeau, de la Corporation de développement communautaire de Sherbrooke.

Spectre Média, Julien Chamberland

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) Christian Bibeau, Sébastien Laberge et moi refaisons le monde depuis un bon moment déjà quand, très innocemment, j'emploie l'expression « éteindre des feux », afin de décrire le travail qu'accomplissent les organismes communautaires de la région. Je vois dans le visage de Christian se dessiner une douce contrariété. T'aimes pas ça Christian, l'expression « éteindre des feux »?

« Pas tellement, non, répond le directeur de la Corporation de développement communautaire de Sherbrooke, parce que ça revient à dire qu'on va soigner la blessure au moment où elle survient, sans tenir compte de la situation globale. Bien sûr, je veux éteindre des feux, mais dans le communautaire, on veut aussi savoir pourquoi le feu est pogné. Dans le milieu de la santé, on est dans le curatif : t'as un bobo, on va le régler, pis retourne chez vous. Mais si t'arrives chez Moisson Estrie avec des problèmes alimentaires, mais que t'as aussi des problèmes de logement, des problèmes de violence conjugale et des ennuis avec la justice, on va pouvoir te mettre en réseau avec d'autres ressources pour qu'on s'occupe de tout ça. »

La tyrannie du feu à éteindre, c'est ce que dénoncent depuis lundi les 250 organismes d'action communautaire autonome de l'Estrie par le biais de la campagne nationale « Engagez-vous pour le communautaire », une sorte de grève qui n'en est pas une, parce que ce serait jouer avec la santé de trop de gens que de faire complètement la grève.

La tyrannie du feu à éteindre, c'est aussi une des mille raisons pour lesquelles ces organismes manifesteront aujourd'hui à Sherbrooke : face à un système de santé asservi par des brasiers qu'il ne sait contenir chez lui, le milieu communautaire doit de plus en plus manier l'extincteur afin de protéger sa propre maison. Ça laisse peu de temps pour installer des détecteurs de fumée aux quatre coins de nos villes.

Ce n'est qu'une image, mais détecter et contenir la fumée d'une crise potentielle, c'est ce que font les organismes communautaires que sont, par exemple, les maisons de jeunes, en aménageant pour les ados des milieux de vie moins délétères que la rue. C'est également ce que fait, par exemple, Marraine Tendresse, en épaulant des mères dépassées par les événements.

Sébastien Laberge, du Partage Saint-François, pourrait parler toute la journée des conséquences du pressage de citron auquel est soumis un système de santé devant lequel même le citoyen le plus outillé ne peut qu'être envahi par la plus frustrante des confusions. « Souvent, une des premières choses qu'on fait avec les gens qui arrivent chez nous, c'est démystifier l'appareil face auquel ils sont perdus », explique le directeur général du seul refuge pour itinérants à Sherbrooke.

Prendre un rendez-vous à la clinique des médecins d'urgence, c'est déjà, pour vous et moi, la croix et la bannière. Ça gruge une bonne demi-heure de ta journée, faut que tu pitonnes le numéro à répétition, que tu patientes, que tu respires par le nez.

Imaginez - c'est ce que me raconte Sébastien - que vous avez une prescription à renouveler. Vous souffrez d'un problème de santé mentale et, sans certaines pilules, vous perdez rapidement la carte. Parce que vous êtes difficilement employable, vous n'avez pas une cenne. Vous passez donc de chambre à louer minable en chambre à louer minable. Vous avez perdu votre carte soleil au cours de votre récent déménagement et vous ne vous souvenez plus du nom du dernier médecin qui vous a prescrit vos pilules. Vous déboulez au Partage Saint-François.

« On accueille ces gens-là qui ont clairement un problème de santé mentale, mais avoir accès à un médecin qui va renouveler la prescription, ça peut prendre trois, quatre, cinq mois », regrette Sébastien. Trois, quatre, cinq mois pendant lesquels la santé de cette personne, malheureusement pas vraiment fictive, se détériore, et pendant lesquels le Partage Saint-François ne peut remonter jusqu'aux racines des problèmes qui confinent cet homme ou cette femme à l'isolement.

« Ça fait plusieurs années que ça rentre à pleine porte dans nos organismes et qu'on a de la misère à dire non, parce qu'on sait qu'après nous, le filet social est dur à trouver », résume Christian. Dur à trouver comme dans inexistant.

D'absurdité en absurdité

Le 19 octobre dernier, Radio-Canada révélait que trois regroupements d'organismes communautaires en Estrie (dont le ROC, que représente Sébastien Laberge) ont envoyé une lettre au ministre de la Santé et des Services sociaux ainsi qu'au CIUSSS de l'Estrie-CHUS, afin de s'assurer que la Maison Oxygène, un centre d'hébergement pour pères en difficulté, ne bénéficie pas d'un traitement de faveur dans le processus de reconnaisse du Programme de soutien aux organismes communautaires. La situation, plutôt complexe à mes yeux de néophyte, se serait heureusement depuis résorbée, mais je te tiens quand même à l'évoquer.

Pourquoi? Certainement pas pour montrer qui que ce soit du doigt. Tout le monde, mes invités inclus, reconnaît l'importance de la mission de la Maison Oxygène, ainsi que la bonne foi de ses démarches. J'évoque cette mini-crise parce que je ne peux m'empêcher de penser que si un ministre de la Santé, ou un premier ministre, souhaitait délibérément miner le réseau québécois d'organismes communautaires, parce que la solidarité sociale ne correspond pas à la vision du monde qu'il défend, la vue d'un pareil conflit opposant des gens aux objectifs sensiblement semblables pourrait ressembler à quelque chose comme un fantasme humide. Excusez la grossière évidence de mon constat : cette mini-crise n'aurait pas éclaté si l'argent n'était pas aussi difficile à obtenir.

L'absence de financement récurrent chez bien des organismes communautaires transforme forcément leur montage financier en éternel exercice d'inventivité, auquel se greffent de plus en plus d'ententes de services.

Ce que ça signifie? Que notre gouvernement leur verse des fonds en échange de quelque chose de précis. Voilà pourquoi le mouvement qui prend la rue aujourd'hui défend l'autonomie du milieu communautaire. « On devient tranquillement un cheap labor du système de santé, regrette Sébastien Laberge. On va nous dire : « Es-tu capable d'ouvrir tant de lits et laisser mes intervenants du CIUSS y placer des gens? » On répond oui parce qu'on a tellement besoin d'argent, mais en même temps, on a une expérience de 34 ans d'intervention en itinérance. Est-ce que c'est logique que ce soit le CIUSS ou le ministère qui nous disent : « C'est comme ça que vous devriez répondre aux besoins des gens? »

Pendant ce temps, le même gouvernement octroie une subvention de 1 milliard à Bombardier, mais a la décence de ne pas lui dicter comment fabriquer les avions de la CSeries.

Absurdité ultime : les employés des milieux communautaires, malgré les DEC, les baccalauréats et les maîtrises qu'ils brandissent, flirtent souvent avec le seuil de la pauvreté. Gagner 28 000 $ pour travailler au Partage Saint-François, ce n'est pas du dévouement, c'est presque de l'ordre du sacerdoce.

Sébastien : « On s'en va de plus en plus vers un monde où les employés de La Chaudronnée vont avoir de la misère à faire leur épicerie. » Et donc devoir aller manger à La Chaudronnée.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer