Richard d'Anjou : chaque jour, refuser de mourir

Richard d'Anjou prépare un premier album solo, Beautiful... (Spectre Média, Marie-Lou Béland)

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Richard d'Anjou prépare un premier album solo, Beautiful Me, dont la parution est prévue pour 2017.

Spectre Média, Marie-Lou Béland

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Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE /Richard d'Anjou me regarde droit dans les yeux et me pointe de son index couvert de tatouages. « T'as quel âge, toi? » 30 ans. « Souviens-toi de ce que je te dis aujourd'hui, OK? Tu vas arriver à 50 ans et tu n'auras rien vu passer. Tu vas arriver à 50 ans, tu vas penser à notre rencontre d'aujourd'hui et tu vas te dire : « Câl****, il avait raison le gros d'Anjou! » Tout le monde parle du moment présent, c'est cliché, c'est quasiment rendu comme dire « Je t'aime », mais c'est vrai pareil. La vie, ça passe de même. [Il claque des doigts.]. »

N'importe qui d'autre me parlerait du « moment présent » que je roulerais des yeux exaspérés. Devant Richard d'Anjou, c'est pas pareil. Le moment présent, on y croit davantage lorsque celui qui l'invoque a failli y passer.

On y croit davantage devant celui qui a cofondé avec Dan Georgesco Too Many Cooks (ce que le rock sherbrookois a offert de mieux au monde), tutoyé le succès au point d'un jour échanger des t-shirts avec Steven Tyler d'Aerosmith (!), puis sabordé son groupe en se réveillant à 35 ans « avec pas d'argent, pas de plan B et rien à manger. »

On y croit davantage, au discours du moment présent, devant celui qui raconte avoir ensuite sombré dans la culture rave et tenté de goûter à toutes les drogues sur le marché, animé par l'opiniâtreté de l'éternel insatisfait ne finissant jamais par trouver ce qu'il cherche. On y croit davantage devant celui qui, un beau matin, s'est réveillé à l'Hôtel-Dieu, « en jaquette bleue, le cul à l'air », après un été particulièrement autodestructeur.

Ce à quoi je peine à croire, c'est que Richard d'Anjou ait mis tout ce temps pour entreprendre la création d'un album solo, projet auquel il s'attèle depuis quelques mois par le biais d'une campagne de sociofinancement auquel vous pouvez contribuer grâce à la plateforme Ulule. Il a amassé en date d'aujourd'hui plus de 13 000 $.

« J'étais en deuil, man. Faire de la musique, ça a longtemps été douloureux, un peu comme si je revoyais une ex avec qui ça avait mal fini », explique le quinquagénaire, sobre depuis bientôt treize ans, au cours d'une conversation jubilatoirement intense, durant laquelle il réprimera des larmes trois fois et prononcera les mots « amour », « man » ou « fuck » au moins 58 fois chacun.

« J'avais tout un cheminement spirituel, moral et émotif à traverser, poursuit-il. 15 % du problème, c'est la substance, le reste, ce sont tes émotions. Chez nous, quand j'étais kid, personne consommait, mais c'était quand même batshit crazy. J'avais jamais appris à gérer mes émotions. Il a fallu que je mette un peu d'humilité dans ma vie, que j'arrête de me prendre pour quelqu'un de spécial parce que je fais de la musique. Il a fallu que j'apprenne à assumer que je suis un gars sensible, dans un monde où on te dit que si tu brailles, c'est parce que t'es une feluette et que t'as pas de colonne. »

Pas plus important qu'un microbe

Le téléphone intelligent de Richard sonne; il répond. « Qu'est-ce que tu veux ta******? Je suis en entrevue là! », gueule-t-il d'abord, exagérément et faussement irrité. Il s'adresse, de toute évidence, à un ami. « Un vieux chum », insistera-t-il ensuite. « Sylvain, I love you man. Je t'aime mon minou », lui souffle-t-il sur un ton de Calinours, avant de raccrocher. Tout Richard d'Anjou se trouve contenu dans cette courte scène : voici un gars incapable de ne pas être un peu baveux, mais chez qui désormais triomphent immanquablement les élans du coeur.

C'est aussi le Richard d'Anjou que je voyais il y a quelques semaines sur scène au OMG Resto, lors d'un des rares concerts de Too Many Cooks : un rockeur plus magnétique qu'arrogant, promenant sur la foule son inimitable regard de petite peste, avant de sauter dans les airs comme un kangourou pour marquer la fin de chaque chanson (ou de descendre au premier rang pour danser avec ses enfants).

Mais pourquoi avais-tu jadis senti ce besoin de jouer à la vedette, Richard? « Peut-être parce que j'étais insécure, suggère-t-il. Ça parait pas en show, mais je suis timide. J'angoisse quand je suis dans un party, dans un groupe. Quand j'étais ado et que je m'ouvrais la trappe pour chanter, les gens se fermaient la gueule. À force de te faire dire que t'es beau, que t'es bon, le piège, c'est que tu te mets à y croire. Grâce à la thérapie et au bouddhisme, aujourd'hui, je sais que moi, Richard d'Anjou, dans l'équation universelle, je ne suis pas plus important qu'un microbe. »

Les liens qui nous unissent

Le premier album solo de Richard d'Anjou, à paraître début 2017, s'intitulera Beautiful Me. Ironique accès de vantardise? Pas vraiment. Il s'agit plutôt, dixit le principal intéressé, d'un commentaire sur l'époque d'égocentrisme et d'égoportrait dans laquelle nous vivons.

Je lui fais remarquer que son titre résume pourtant étonnement bien l'itinéraire d'un gars qui a appris à se trouver beau autrement qu'en se contemplant dans le miroir de la dope et de la boisson. Est-ce que tu te trouves beau, Richard? « Oh, man! J'ai tellement de choses à changer. » Il me montre ses jointures sur lesquelles est inscrit en gras le mot PATIENCE. Pourquoi? Parce qu'il en manque.

« Mais oui, j'arrive à me trouver beau, à l'intérieur, surtout quand je me regarde à travers mes amis. J'ai les meilleurs amis au monde! Je les aime d'amour et je leur dis tout le temps, aux gars comme aux filles : I love you man, je t'aime mon frère, je t'aime ma soeur, parce que je sais qu'à un moment donné, je ne les verrai plus et juste de penser à ça, ça me donne le goût de brailler. J'ai 51 ans! Si je suis chanceux, il me reste quoi, 25 ans? »

Dans la bouche de quelqu'un d'autre, pareille phrase jetterait un rideau de noirceur sur notre conversation. Pas avec Richard, chez qui cette façon de toiser la mort en plein dans les yeux ressemble plutôt à un avertissement qu'on se sert à soi-même.

Sur la scène du OMG Resto, Too Many Cooks jouait il y a quelques semaines Refuse to Die, en compagnie de leur éternelle amie Lulu Hughes, dont on connaît les ennuis de santé. Enregistrée en 1991 alors que Dan et Richard nageaient encore dans les eaux bienveillantes de la vingtaine, la chanson en forme de doigt d'honneur adressé à la mort brûlait forcément, ce soir-là, 25 ans plus tard, d'une rare incandescence.

« Quand t'as l'âge qu'on avait quand on a fait Refuse to Die, la mort, t'en parles, mais c'est pas pour tout de suite. C'est sûr man que cette toune-là me touche plus que dans le temps. Pis c'est pour ça qu'il faut se concentrer sur ce qu'il a de plus important, comme la discussion qu'on a, toi pis moi, présentement. Il faut se concentrer sur les liens qui sont là, entre nous. »

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