Koriass : trouver le mieux, au coeur du dégueu

Koriass était de passage jeudi dernier à la... (Spectre Média, Jessica Garneau)

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Koriass était de passage jeudi dernier à la taverne américaine O Chevreuil. Le rappeur a accordé pendant une heure une généreuse entrevue à notre chroniqueur Dominic Tardif.

Spectre Média, Jessica Garneau

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Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) Dans Koriass, revenir de loin, documentaire de Sabrina Hammoum diffusé cet été à TV5, Emmanuel Dubois raconte la « pauvreté héréditaire » à laquelle s'est arrachée sa mère à force de courage, de sacrifices et de longues heures de boulot au salaire minimum. Le père de celui que ses proches appellent Manu s'est poussé pendant la grossesse de sa mère. « S'est poussé » : ce n'est probablement pas le bon verbe. Le père de Koriass a été emporté au Brésil par la vénéneuse folie de la Famille Internationale, groupe sectaire isolant de leurs proches ceux qu'elle parvient à ensorceler.

Que souhaites-tu que tes deux filles sachent de ce passé digne d'un film des frères Dardenne, que je demande à Koriass pendant notre entrevue bière Clamato devant public? Et je vois tout de suite une furtive lueur lui traverser le regard : la lueur du doute. Le gars hésite brièvement - vais-je vraiment déballer ce que je m'apprête à déballer? - puis se lance. Dans un restaurant du centre-ville de Sherbrooke, le monde s'arrête un instant de tourner.

« Ce que le docu ne dit pas, c'est que mon père a eu d'autres enfants au Brésil, sept en tout, explique d'abord Koriass. Je le sais depuis que j'ai dix ans. Récemment, il y a une de mes soeurs qui a commenté un truc sur ma page Facebook. Elle a tagué une amie en écrivant : « He's my brother, he's awesome. » What? Elle sait qui je suis? Je n'en revenais pas. Je lui ai écrit et j'ai appris que mon père avait depuis longtemps révélé mon existence à ses enfants. La fin de semaine dernière, deux de mes soeurs qui habitent au Canada sont venues passer deux jours chez nous. Donc pour répondre à ta question, je n'ai pas eu le choix d'expliquer à ma fille que mon père était parti, qu'il n'avait pas été là comme moi je suis là. Elle a compris. Elle a même facetimé avec mon père. »

Tu veux dire que ta fille de cinq ans a parlé à ton père avant toi? « Je sais, c'est fou. J'avais fait le deuil de ça, moi. J'étais en paix avec l'idée que je ne rencontrerais pas mon père, jusqu'à ce que mes soeurs entrent dans ma vie. Ça va probablement changer, surtout que mon père est sorti de la secte. »

Il continue. « J'étais tellement nerveux en allant chercher mes soeurs à l'aéroport, je tremblais. Ce qui est encore plus fou, c'est ce que sont des inconnues. On ne s'était jamais vus, mais dès le début, on était super confortables, comme si on s'était connus toute notre vie. C'est fou de voir qu'elles ont le même humour que moi, qu'elles parlent comme moi. »

Pourquoi Koriass raconte-t-il tout ça? Sans doute par souci de cohérence. Sans doute parce que, comme il l'explique : « J'ai utilisé les trucs les plus dégueus dans ma vie pour bâtir qui je suis en tant que personne et en tant qu'artiste. »

Déjà, En t'oubliant, la première chanson ayant généré du bruit autour de lui, fouillait les abysses d'une dévastatrice peine d'amour - pas exactement le genre de position de vulnérabilité dans laquelle un rappeur se place habituellement de son plein gré. Love Suprême, son quatrième et plus récent album, oscille constamment entre caricaturale arrogance et violent dégoût de soi, tension révélant comme un miroir à facettes les différents visages d'un homme jamais assuré de sa place dans le monde. Son coming-out féministe de l'an dernier n'avait rien, quoiqu'on en pense, d'une tentative de glorification personnelle, et comportait une téméraire part d'autoincrimination. Plusieurs exemples, une seule constante : l'impudeur et l'introspection semblent pour Koriass n'être que les seules avenues à emprunter afin de toucher à la lumière ténue de la réelle connaissance de soi.

Il ne recule pas lorsque j'aborde la misogynie teintant les textes de nombre de ses amis et collègues, dont ceux de Loud et Lary du trio Loud Lary Ajust, qui font chacun une apparition sur Love Suprême. N'est-ce pas contraire à tes valeurs?

« J'ai déjà eu une longue conversation avec Lary sur le sujet, explique-t-il, et je lui ai un peu ouvert les yeux là-dessus, je pense. C'est le dude qui est le moins comme ça, dans la vraie vie. Sa personnalité réelle ne correspond pas avec ce qu'il dit dans ses rimes. Je pense que cette misogynie-là, c'est très culturel. C'est bien vu, dans le rap, de dénigrer la femme, ça va de soi, ça entre en nous automatiquement, dès qu'on commence à en faire. Il y a aussi une part de personnage, de deuxième degré, chez Lary. Mais il faut se méfier de ça, parce que les jeunes qui l'écoutent ne discernent pas nécessairement le deuxième degré. »

De pire en pire

C'est à la fois un honneur et une responsabilité : Koriass compte parmi les premiers rappeurs à réellement franchir l'enceinte fortifiée de la télévision, milieu jusqu'à tout récemment très confus, voire condescendant, face à une culture hip-hop qu'il ne savait que réduire à ses clichés. L'Osstidtour, la tournée dont il tient présentement l'affiche avec Alaclair Ensemble et Brown, n'a pas été ainsi baptisée innocemment. Le rap québécois, en 2016, se revendique fièrement d'une place sous la lumière du mainstream à laquelle il ne s'était jamais autorisé de rêver. « Nous sommes les Charlebois d'aujourd'hui », hurlait Koriass sur la scène des Francofolies en juin dernier.

Mais comment celui que tous les médias s'arrachent peut-il s'assurer de ne pas se transformer en mascotte du rap québécois? « Regarde ce que t'es devenu/ T'es rendu un clown, une marionnette/ Rien d'autre qu'un pantin qui se fait blanchir les dents/ En dessous des spotlights », lui reprochait la voix de Gilbert Sicotte sur Love Suprême, dans un des quelques monologues ironiques ponctuant l'album.

« J'ai eu le flash pour Gilbert Sicotte en me regardant à Stéréo pop », confie l'artiste huit fois nommé au gala de l'ADISQ. « C'est peut-être une des seules fois où je me suis trouvé ridicule. Je suis avec Roch Voisine sur un plateau de télé, c'est-tu vraiment ça que je voulais devenir? En même temps, c'était le fun; j'ai chanté avec Michel Rivard! Et puis les trucs que je refuse, tu ne les vois pas. J'ai refusé une pub de Bureau en gros. Ça payait le gros cash, mais c'était tellement retardé, j'ai dit : « Non, je fais pas ça. » Qu'on m'utilise pour vendre un produit, ça va à l'encontre de qui je suis. »

Le rap, genre relativement jeune, connaît encore peu d'exemples d'artistes étant parvenus à vieillir avec grâce et sans désavouer symboliquement la colère qui les électrisait jadis. Malgré ses 32 ans, Koriass se projette déjà dans l'avenir avec l'espoir, au coeur et au ventre, de ne jamais rentrer dans le rang.

« Les jeunes révoltés, en vieillissant, finissent presque tous par ramollir. Moi, plus je vieillis, plus je suis enragé. Je suis frustré de voir le nombre de filles agressées. Je déteste le capitalisme sauvage. On vit dans une société qui manque d'empathie. La plupart des gens privilégiés en ont rien à câlisser de ceux qui ne le sont pas. » Il s'interrompt, avant de ne plus pouvoir s'arrêter.

« L'humoriste américain George Carlin a toujours été de pire en pire dans sa rage, jusqu'à sa mort. J'espère moi aussi être de pire en pire. »

L'Osstidtour, mettant en vedette Koriass, Alaclair Ensemble et Brown, s'arrête au Théâtre Granada le 18 novembre et à la Maison des arts de Drummondville le 8 décembre. Koriass sera le 21 janvier à la Maison de la culture de Waterloo et le 3 mars au Centre d'art de Richmond.

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