Éloge de la permission demandée

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Véronique Grenier signe un texte dans Sous la ceinture, recueil collectif consacré à la culture du viol.

Spectre Média, René Marquis

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Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / «C'est drôle qu'on ait cette conversation-là aujourd'hui », me dit l'auteure et prof de philo au cégep Véronique Grenier, mais évidemment, ce n'est pas drôle pantoute. L'adjectif « drôle » n'est ici qu'une bouée, qu'une manière de parler, juste une façon pour Véronique Grenier de ne pas se laisser emporter par les larmes que versent sur son bureau trop d'étudiantes. « Drôle » est ici un synonyme d'indiciblement douloureux.

« Dans les trois dernières semaines, j'ai encore eu trois témoignages, confie-t-elle. Je suis rendue depuis février à quinze témoignages de filles qui viennent me raconter les histoires d'horreur ordinaire qu'elles ont vécues. »

Des histoires d'horreur ordinaire, ça veut dire quoi? « Ça veut dire des viols : un bras dans la bouche pendant une pénétration forcée, une fille qui saigne pendant des jours. C'est souvent avec un ami, ou un chum, et la plupart du temps, l'entourage de ces filles-là leur dit que ce n'est pas vrai, parce que ton chum ne peut pas te violer. Le pire, c'est qu'elles se sentent responsables. »

Évidemment, je capote un peu, comme vous capotez sans doute aussi. Je capote en pensant à ces jeunes femmes. Je capote aussi face à l'amie Véro qui, très courageusement, sacrifie une part d'elle-même afin que ces victimes puissent à la fois se soustraire au silence et à la crainte que ce qui les aspire vers les profondeurs ne soit que le fruit de leur imagination. C'est, après tout, ce qu'on leur répète.

Pourquoi, au juste, doivent-elles se résoudre à parler de quelque chose d'aussi grave à leur prof de philo? « Parce que ceux à qui elles en ont parlé d'abord n'étaient pas réceptifs, tout simplement. Elles se font dire par leurs amies : « C'était pas si pire que ça, c'est ton chum, tu t'en fais pour rien. » Ces personnes à qui elles parlent ne sont pas forcément mal intentionnées; on a souvent l'impression, t'sais, que d'amenuiser la souffrance d'un ami va l'aider. Souvent, aussi, tu ne veux pas croire que quelqu'un que tu connais vit telle chose, ou qu'un gars que tu connais a fait telle chose. »

Votre zizi est-il assez jeune?

Véronique déballe tout ça alors que nous discutons de Sous la ceinture (Québec Amérique), recueil collectif dirigé par Nancy B.-Pilon, auquel elle a collaboré et auquel Koriass, Aurélie Lanctôt, Sophie Bienvenu ou Simon Boulerice ont aussi contribué. « Unis pour vaincre la culture du viol », annonce sa couverture. « Viol, viol, viol, c'est de l'abus de langage », répliquent sans doute déjà certains incrédules, toujours prompts à se découvrir une passion pour l'étymologie quand vient le temps d'étaler leur myopie sur la place publique.

Comme l'explique très limpidement la journaliste Judith Lussier, accuser quelqu'un de contribuer à la culture du viol n'équivaut pas à l'accuser d'inciter au viol. « La culture du viol s'incarne dans un ensemble de comportements, de discours et d'attitudes qui font en sorte que les agressions sexuelles sont banalisées, voire érotisées », précise-t-elle.

Trois exemples de culture du viol, glanés rapidement dans mon fil Facebook. 1. Sur un plateau télé, une femme refuse d'embrasser un inconnu. L'inconnu lui embrasse malgré tout un sein. 2. Plusieurs femmes racontent les agressions que leur aurait fait subir un candidat à la présidence américaine. En entrevue, l'épouse du candidat en question met en doute la crédibilité de ces femmes. 3. Des étudiantes de l'Université Laval sont agressées dans leurs chambres. Quelques-unes d'entre elles n'avaient pas verrouillé leurs portes. Elles ont été naïves, lit-on un peu partout. Quelle naïveté, effectivement, que ne pas constamment vivre dans l'appréhension d'une apocalypse personnelle!

« On ne dit pas que la culture du viol fait la promotion de l'intrusion non désirée d'un pénis dans un vagin, précise Véronique. Ce qu'on dit, c'est qu'on vit dans une culture où la transgression des barrières est encouragée, une société où on objectifie les femmes. »

Imaginons un autre exemple, lui COMPLÈTEMENT fictif. Disons qu'une clinique de chirurgie esthétique, par une journée où le bon goût, la morale et le sens commun se seraient tous fait porter pâle, décide d'assimiler, dans une publicité, le sexe féminin à la fermeture éclair d'un jeans, avant de proposer, pour faire bonne mesure, de rajeunir votre vagin. Ça participerait de cette culture du viol?

« Ce serait normalisé un complexe en tout cas, répond Véronique. On viendrait de trouver une autre façon de nous complexer, comme s'il n'y en a pas déjà assez. Je ne sais pas si tu le sais Dominic, mais il y a de plus en plus de filles qui sont dégoûtées par la forme et la taille de leurs petites lèvres [je ne le savais pas]. Et puis, évidemment, pendant tout ce temps, j'imagine qu'il n'y aurait pas de panneau qui poserait la question : "Votre zizi est-il assez jeune?" »

Une affaire de gars

J'aime raconter cette anecdote. À la sortie des bars, un ami invite une fille avec qui il jase depuis quelques heures à prendre un dernier verre chez lui. Le gin tonic servi et la bonne musique choisie, mon ami s'installe sur le divan, reprend la conversation, puis demande à son invitée s'il peut l'embrasser. « Ben voyons donc, c'est donc ben turn off. Tu ne demandes pas ça, tu le fais! » lui aurait-elle répondu. Conclusion : mon ami a fini la nuit seul et confus.

Pourquoi je raconte ça? Surtout pas pour laisser entendre que la culture du viol est un problème engendré par les filles, mais plutôt, au contraire, pour souligner à quel point c'est un problème de gars, plus précisément un problème lié à ce qu'on attend des gars.

Comment s'étonner que tant de Canadiens aient du mal à saisir ce qu'est le consentement dans un monde où la drague est partout décrite comme un art de la ruse et de la sournoiserie, plutôt que comme un désir d'entrer en relation avec l'autre? Fort des précieux acquis de l'homme rose et du métrosexuel, l'hétéro mâle peut sans gêne porter une chemise rose (hourra!), mais doit encore bomber le torse, conquérir et se ramener des filles, s'il ne veut pas que sa virilité soit questionnée.

« Je pense qu'il y a tout un travail qui doit être fait pour que demander la permission ne soit plus awkward, pense Véronique Grenier. Là, tu parles d'un baiser, mais il y toute la question des pratiques sexuelles, de la sodomie, par exemple, qui est super normalisée. Les gars n'ont même plus l'impression qu'il faut qu'ils demandent la permission et les filles pensent que c'est normal que les gars ne demandent pas la permission. C'est notre rapport à la sexualité qui doit être renommé. On parle très mal de sexe. Entre amis, on va se parler de performance, peut-être, mais quand est-ce qu'on se dit : « J'ai essayé ça l'autre fois, c'est le fun, elle a aimé ça, il a aimé ça. » » Véro s'interrompt. « Pourquoi tu ris, Dominic? »

Je ris... je ris parce que je suis mal à l'aise.

« Pourquoi il y a un malaise lorsqu'on parle de sexe, alors qu'on regarde sur Internet des filles se faire défoncer par six gars? Ça, ça ne pose pas problème, mais avoir une discussion saine afin que notre expérience réelle du sexe soit bonifiée, ça, c'est non. Il est plus que temps qu'on apprenne à nommer ce qui, dans une journée, mobilise un pourcentage fou de nos pensées, tu trouves pas? »

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