Jacques L'Heureux: heureux indigné

Jacques L'Heureux: « Je ne peux pas aller... (Collaboration spéciale, Dominic Tardif)

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Jacques L'Heureux: « Je ne peux pas aller nulle part au Québec sans qu'on me dise qu'on m'aime. »

Collaboration spéciale, Dominic Tardif

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Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) Ce lundi-là, Jacques L'Heureux tournait dans un documentaire étudiant réalisé par une cégépienne. Le sujet : Pourquoi l'art?

« Les jeunes aiment ça poser des grosses questions! » se réjouit avec un sourire en coin, moitié ému, moitié amusé, le comédien. « Après l'entrevue, la jeune fille m'a demandé de rester pour une petite scène de fiction et de jouer quelqu'un qui trouve que ça ne sert à rien, l'art. J'ai mis des verres fumés, je me suis peigné les cheveux straight et j'ai dit [il prend la voix d'un adepte du proverbial gros-bon-sens] : L'art? On n'a pas besoin de ça, l'art! Ce dont on a besoin, c'est d'une bonne job, pis d'un chèque de paie! Les artistes, arrêtez de chialer, pis trouvez-vous une job! »

Je ravale mon émoi - non seulement Passe-Montagne prend-il une bière Clamato avec moi, il fait un personnage! - puis rappelle à Jacques que ces injonctions utilitaristes, caricaturées par Yvon Deschamps dans les années soixante, ressurgissent de plus en plus grâce à certaines radios déployant un trésor de mauvaise foi afin de figer l'artiste dans le rôle du vampire, suçant au gouvernement de précieuses ressources.

« Ces radios-là disent que nous, les artistes, on est des chialeux, mais c'était quoi la plus grosse subvention l'an dernier? C'était à Bombardier! Un milliard! Pas un million! Un milliard, pour créer de la job. Pourtant, à moins que je me trompe, ils ne les donnent pas, leurs avions. Ils les vendent, non? »

L'Heureux et la bullshit

Fasciné. C'est le mot : fasciné. Je suis immanquablement fasciné, à chaque fois que j'entends Jacques L'Heureux en entrevue. Fasciné par la distance séparant le citoyen indigné de son immortel personnage de Passe-Montagne, créé alors qu'il n'avait que 24 ans. «Bullshit», répondait-il par exemple en mars dernier à la question « Quel mot définit notre époque? » du questionnaire littéraire de l'émission Plus on est de fous, plus on lit.

Près de 40 ans après la première diffusion de Passe-Partout, Jacques L'Heureux demeure à travers mes yeux, et sans doute à travers ceux de milliers de Québécois de ma génération, ce grand efflanqué de pierrot frisé, toujours joyeux de s'émerveiller devant la vie, et tout aussi joyeux d'être le propriétaire d'une étincelante collection de noeuds papillon, de souliers neufs et de beaux vestons. Existe-t-il plus belle preuve du pouvoir magique de la fiction que ma niaiseuse incapacité à la dissocier de la réalité?

Je lui patente donc une question conjuguant ses salutaires colères de souverainiste de gauche et ce passé dont on lui parle à « tous, tous, tous, tous, tous, tous, tous, tous les jours. » Le Québec de 2016 est-il à la hauteur des idéaux d'amitié, d'entraide et de solidarité incarnés par Passe-Partout? Jacques soupire et me lance un regard voulant dire : Me semble que c'est évident que non?

« Regarde, ça fait quinze ans qu'on endure les libéraux malgré tous les scandales et malgré le Printemps érable, avec la police qui tapait sur les étudiants pour le fun. On oublie vite. Et aujourd'hui, Couillard compare Jean-François Lisée à l'extrême-droite... » Pause.

« Mais là, je ne suis pas sûr d'où s'en va notre entrevue », lance-t-il, comme inquiet que je le fasse ici passer pour un vieux bougon. D'accord, changeons de sujet.

La vie est belle

Fils d'un père fransaskois de Gravelbourg et d'une mère franco-manitobaine de Saint-Boniface, Jacques L'Heureux est francophone, mais aurait très bien pu, dans une autre dimension pas si lointaine, être anglophone, si son père fonctionnaire et scientifique n'avait pas quitté sa province et élu domicile à Québec. « Ses collègues anglo l'appelaient « Happy ». Ils n'étaient pas capables de dire L'Heureux « », raconte-t-il au sujet de son paternel. « Dans une réunion de famille, sur 185 personnes, il y en avait juste vingt qui parlaient français. En deux générations, sa famille s'est presque complètement fait assimiler. »

« Ça ne change pas vite, mais il y des choses qui s'améliorent, poursuit-il. Dans les années soixante, le français était lamentablement exclu du monde des affaires, et ce n'est plus le cas aujourd'hui. Mais il faut continuer à écoeurer la Cour suprême avec la loi 101. Il faut étendre le fait français. Mon ascenseur est bilingue! Le Vietnamien ou le Torontois qui vient dans mon building, il le sait que s'il pèse sur 5, il s'en va au cinquième étage, pas besoin de lui dire « fifth floor ». Notre Premier ministre a parlé juste en anglais en Islande! C'est profondément insultant pour le Québec. »

Jacques, j'avais compris que tu ne voulais plus qu'on parle de politique. « Ben là, tu m'as fait boire! C'est ça qui arrive », réplique-t-il, pince-sans-rire, comme si nous avions toujours été amis.

Parce que malgré les tempétueuses envolées qu'il fait souffler présence d'un rare spécimen de cynique jovial, de désenchanté guilleret, de révolté souriant. Comment ne pas l'être, souriant, lorsque le Québec vous a pour ainsi dire canonisé? sur notre conversation, Jacques L'Heureux n'a rien d'un homme aigri.

L'esprit obtus de producteurs ne voyant en lui qu'un comédien pour enfants lui ont peut-être fait perdre des rôles, regrette-t-il encore aujourd'hui, mais pas assez pour gâcher son bonheur. « C'est une petite crotte que j'ai sur le coeur », confie celui qui a néanmoins interprété le libidineux Henri dans Série noire. « Le beau revers de tout ça, c'est que j'ai l'amour inconditionnel du Québec au grand complet. Je ne peux pas aller nulle part sans qu'on me dise qu'on m'aime. La vie est belle, mais c'est à nous de choisir quel genre de vie on a. Personne ne va la choisir pour nous. Il y a des bouts plates dans la vie. J'ai perdu des bons amis, mais dans ce temps-là, tu écoutes une toune de Jean Leloup [il pointe une photo du chanteur accroché derrière moi, au mur du Café Cherrier], tu écoutes un discours de Michel Chartrand [il pointe une photo du syndicaliste] et ça va déjà mieux. »

Vos amis, avec qui vous avez fait du théâtre parfois très expérimental, ils se payaient votre gueule, du temps de Passe-Partout? J'entends bien le regretté et immense Robert Gravel vous taquiner.

« Ben oui, il me niaisait au boutte! Alexis Martin, le petit bonyenne! Il me donne rendez-vous l'autre fois dans un restaurant. J'entre et je le vois assis au fond. Il se lève et il hurle : « Heille, Passe-Montagne! Je suis ici! » Tout le monde s'est retourné. Il se trouvait ben drôle. »

Jacques L'Heureux est de la distribution de la pièce Tribus, présentée le 18 octobre au Centre culturel de l'Université de Sherbrooke.

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