Le jeu n'est-il vraiment qu'un jeu? 

Paul Giard, dans les cuisines du centre de... (Spectre Média, René Marquis)

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Paul Giard, dans les cuisines du centre de traitement en dépendances Domaine Orford.

Spectre Média, René Marquis

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Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / Comment réagissez-vous lorsque vous tombez sur une pub de Loto-Québec à la télé? « Je ris! » s'exclame Paul Giard, 55 ans, le visage grimaçant de cynisme. Paul rit lorsqu'il tombe sur une pub de Loto-Québec, oui : il rit jaune.

« Je ris, parce que leur mandat, c'est de mettre tout ça beau. Ils peuvent bien dire à la fin qu'il faut que le jeu reste un jeu, le jeu, ce n'est pas qu'un jeu. Ce sont des mots, des phrases, qu'on utilise pour que la société accepte le jeu. Ça nous aide à nous déculpabiliser collectivement. »

Pourquoi je jase avec Paul? Parce que la semaine dernière, le gouvernement Couillard abolissait la limite de cinq appareils de loterie vidéo par permis d'alcool, qui encadrait jusqu'ici leur présence dans les bars. Que le ministre des Finances Carlos Leitao garantisse main sur le coeur le gel du nombre total de machines (un peu moins de 12 000) ne change rien à l'obscène posture morale de Loto-Québec. Face aux 888 millions générés annuellement par la société d'État grâce à ces cerises virtuelles auxquelles s'accrochent des milliers de gamblers-zombies, je dis : malaise. Gros malaise.

Paul n'a jamais été un de ces zombies - les machines, ce n'était pas trop son truc -, mais a laissé beaucoup de lui-même sur les tapis verts des casinos. « J'ai perdu trois femmes et trois enfants à cause du gambling », me lance-t-il, sans aucune pudeur, en enfournant les pâtés mexicains que mangeront pour souper les résidents du Domaine Orford, centre de traitement en dépendances, dont il supervise les cuisines (précision : le Domaine Orford ne traite pas la dépendance au jeu).

Frauder le chômage et l'assistance sociale. Voler ses quatre soeurs et son frère, parce que « lorsque tu es gambler, tu en as pas de famille. » Danser nu au 281, à l'insu de sa femme. Tromper la mort dans une séance de roulette russe. C'était ça, avant, la vie de Paul. Je sourcille, un peu incrédule, en entendant « roulette russe ».

« C'est pas des jokes », m'assure-t-il pourtant. « Regarde-moi dans le blanc des yeux. Je te le dis, c'est fou, mais c'est ça : j'ai joué à la roulette russe pour 2000 $ dans le quartier chinois. 2000 $, c'est rien, mais j'en avais besoin. »

Un parfait manipulateur

« Il y avait une trappe dans la cuisine que mon père ouvrait le soir », se souvient Paul, en parlant de la « barbotte » tenue par son policier de paternel. Du haut de la caisse de lait sur laquelle on le laissait monter, le petit gars qu'il était avait une vue privilégiée sur ce casino forcément clandestin. « Quand il y avait des bagarres, je ramassais dans une boîte à souliers l'argent qui tombait par terre. Le jeu, pour moi, c'était un vrai jeu, au sens propre, dès le départ. »

Détail qui n'en est pas un : Paul sera à la fois agressé sexuellement par son père, et physiquement, par son beau-père. Où un jeune homme à l'estime personnelle minée dès l'enfance peut-il dénicher de l'apaisement instantané? Dans la grisante et illusoire conviction qu'il parviendra, un soir, à décrocher les étoiles, grâce à la bonne carte.

« Le jeu te magane l'estime, mais te la remonte aussi, explique Paul. Tu gagnes, tu perds, tu gagnes, tu perds. Évidemment, même quand tu gagnes, tu es en train de perdre, mais plus tu joues gros, plus tu engraisses artificiellement ton ego. Moi, j'avais besoin que mon ego soit engraissé. Quand je gagnais, tout le monde était gâté dans mon entourage, il n'y avait pas de dommage, mais quand je perdais, je ne le disais pas à personne, je souffrais en silence. Et je mentais. Je suis devenu un parfait manipulateur. »

Exemple du degré de raffinement atteint par Paul en matière de traficotement de la réalité : « Ma femme m'avait cherché toute la nuit. Évidemment, j'étais au casino. Comme j'avais perdu beaucoup d'argent, j'ai eu l'idée de rentrer dans un poteau, doucement, avec mon camion. Un camion neuf! Je savais que j'allais être transporté à l'hôpital, où j'allais pouvoir voler un collier cervical, pour faire croire à ma femme que j'avais eu un gros accident et que j'avais le cou brisé, que j'avais passé la nuit à l'hôpital. »

Les trois mères des fils de Paul, avec qui il a passé une décennie chacune, mettront toutes plusieurs années à découvrir sa double vie. Pire : sa première femme ne l'apprendra qu'en visionnant Le match de la vie à la télé, où il se confiait à la fin des années 90.

La joie de payer ses comptes

Mais physiquement, qu'est-ce que ça fait, ne pas pouvoir se passer de jouer? « Ben mettons que sur le chemin entre le casino et chez moi, tout le long, fallait que j'ouvre la fenêtre pour vomir, parce que j'étais comme trop nerveux, raconte Paul. Du moment que je touchais à mes jetons, j'arrêtais de vomir. Quand je gagnais, je vomissais encore, parce que j'étais tellement heureux. J'avais trop d'adrénaline. Quand tu gagnes, c'est comme si tu arrives sur une nouvelle planète, et que c'est toi le boss de la planète. »

Pareil yoyo entre les cimes de l'euphorie et les abysses du mépris de soi, ça use son homme. Exténué de devoir construire sur du mensonge des châteaux de cartes menaçant sans cesse de s'écrouler, Paul avale 77 Ativan à l'aide d'une grosse cannette de bière, sa première de cinq tentatives de suicide. Il retournera quand même jouer moins d'une semaine après avoir failli y passer.

« Quand on m'a réveillé après trois jours de coma, j'étais choqué. Je voulais vraiment que ça finisse. On ne se doute pas d'à quel point, être gambler, c'est un travail. » Je m'esclaffe, étonné par la formule. « Tu ris, mais c'est ça pareil. C'est un scénario de film que tu dois écrire chaque jour. Je jouais et j'écrivais ce film-là depuis 40 ans, j'étais fatigué. Je voulais prendre ma retraite de ce film-là, mais je savais pas comment. » De plus en plus taraudé par la dépression (« Je pleurais sans arrêt »), Paul se rend en thérapie afin que le rideau descende enfin sur son cinéma d'horreur.

« Ma solution, pour les machines vidéo poker, elle est simple : il faut les éradiquer. Ça ne devrait plus exister », pense Paul, qui s'est aujourd'hui réconcilié avec ses trois fils et qui dit être l'homme le plus heureux au monde. « Les casinos, eux, il faut les éloigner le plus possible des villes. La différence entre aller jouer ou pas, pour un gambler, c'est souvent une fraction de seconde. Tu veux assouvir ton besoin tout de suite, mais si tu ne peux pas, ça se peut que tu y penses deux fois, que tu réfléchisses aux conséquences. Ça m'a souvent sauvé la vie, des fractions de seconde. »

Qu'est-ce qui te rend heureux, maintenant, Paul? « Payer des comptes », laisse-t-il tomber, sérieux comme un pape, bien qu'en mesurant parfaitement l'effet surprise de sa confidence.

« Je sais que ça a l'air banal, mais c'est une joie de payer ses comptes, quand tu ne l'as pas fait pendant des années. Je te le dis : je les accumule tous! J'ai des grosses boîtes pleines de comptes. Je les appelle mes boîtes de fierté. »

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