Fred Fortin: la musique, c'est la santé 

Fred Fortin : « Moi, je trouve que les choses... (La Presse, Olivier Jean)

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Fred Fortin : « Moi, je trouve que les choses qui valent rien, c'est ça qui est beau dans la vie. »

La Presse, Olivier Jean

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(Sherbrooke) CHRONIQUE / Ce matin-là, Fred Fortin s'était rendu en cour, expliquer à une respectable représentante de la loi pourquoi il fallait l'exempter. L'exempter de quoi? Une sommation déposée dans sa boîte aux lettres lui annonçait quelques semaines auparavant qu'il avait - maudit chanceux - été sélectionné pour siéger sur un jury.

« J''étais là, devant la juge, à essayer de la convaincre que je ne pouvais pas être juré, parce que j'ai des shows bookés et que je ne peux pas les déplacer. Mais, tsé, elle avait aucune idée de qui je suis. Elle me regardait avec une face de : « C'est ton devoir de citoyen. » »

Pourquoi le père du mythique « son du Lac » me raconte-t-il ça? Parce que nous discutons de la sublime futilité et de la vitale puissance - beau paradoxe - de cette chose mystérieuse et magique et inexplicable communément appelée musique?

« C'est l'fun de s'dire qu'on brûle du gaz en masse/Et que ç'en vaut la peine/Même si c't'aussi utile qu'un vieux 10 piasses », chante-t-il au sujet de la vie de tournée sur son plus récent album, Ultramarr. Il y évidemment beaucoup d'autodérision dans ce portrait d'un musicien roulant à tombeau ouvert, mais aussi quelque chose comme une revendication. Fred Fortin aime la musique précisément parce que ça ne sert à rien.

« L'affaire, c'est que pour le monde qui est loin de ça, comme la juge, c'est vraiment inutile, la musique. Moi, je trouve que les choses qui ne valent rien, c'est ça qui est beau dans la vie », raconte-t-il devant sa pinte de noire, dans un bar de Verdun, à quelques pas de chez lui. « C'est comme ce qui pousse. Les fleurs, tu pourrais ne pas en avoir pantoute, mais ce sont les couleurs de la vie. Ça a un sens. On est de plus en plus confronté à ça, le discours de droite, qui veut que tout soit utile. Pour moi, la musique, c'est la santé. Demain matin, s'il n'y a plus de musique, plus d'art, il en meurt une maudite gang. »

Extra Fortin

Fred Fortin était déjà un extraterrestre en 1996, alors qu'il lançait son premier album Joseph Antoine Frédéric Fortin Perron. Le paysage musical n'en avait jamais vu, des comme lui, mi-orfèvre, mi-botcheux, observateur à la fois attendri et sans pitié du quotidien miteux et comique des petites gens.

Extraterrestre, il l'est peut-être encore davantage vingt ans plus tard. Bien qu'il ait grâce à la chanson thème des Beaux malaises de Martin Matte gagné en notoriété, Fortin embrasse plus que jamais l'étrange beauté de ses contes de la folie ordinaire, qui laissent souvent l'auditeur pantois, ému et un peu confus, comme devant un tableau abstrait.

À contresens d'une époque qui supporte mal les ténèbres et la zone grise, son Ultramarr est peuplé de personnages sous le point de traverser de l'autre côté du miroir. Un existentialiste à la gomme, Sisyphe des pauvres, réfléchit à l'éternel retour du même (Gratte). Un malade craint d'être avalé tout rond par sa grippe d'homme (Grippe). Un garagiste, éternellement pris entre mardi et mercredi, se languit de let it roll avec sa blonde le vendredi. Il y a aussi Douille, berceuse fucked up et ensorcelante d'un gars perdu qui, a fortiori, a perdu ses cigarettes.

Mais cette manie de toujours glisser quelque part une phrase loufoque, ou insolite, pourrait-elle être portée au compte d'une forme de pudeur? « Je vois plus ça comme une façon de sublimer un sentiment, de rire de nous autres, de notre condition humaine, répond-il. Il y a tout le temps de l'humour dans ce qui est triste. Quand j'écris, j'emprunte à ma vie, parce que tu ne peux pas faire abstraction de comment tu perçois le monde, mais je me permets la plupart du temps d'inventer. La fiction, il y a en partout, mais en chanson, on dirait qu'on a plus de difficulté à la voir. »

Il ajoute cependant ceci au sujet de son classique Scotch, une des chansons les plus littéralement mélancoliques de son répertoire. « Un soir, je jouais dans un bar à Magog et Dédé Fortin est venu voir. Il était en train d'enregistrer Dehors novembre. Je faisais déjà Scotch dans ce temps-là, mais je la chantais en cabotinant, en jouant le gars chaud. Ça le choquait ben gros. Il m'avait dit : « Arrête, tu fais pas ça à une toune sérieuse comme ça. »

Le camion du bonheur

« Le truck, nous, on l'appelle le camion du bonheur », confie Fred Fortin au sujet de sa gang. Le Jeannois de 45 ans à l'éternel sourire d'ado n'a jamais vraiment occupé d'autres emplois que celui de musicien, enchaînant les tournées en solo, ainsi qu'avec son groupe de rock qui torche Gros Mené, et celui de son partner in crime Olivier Langevin, Galaxie. Est-ce que ça use son homme?

« Jai toughé jusqu'ici parce que je fais partie de ceux qui pensent qu'il faut que t'en profites. J'ai l'impression que j'ai pris ma retraite en secondaire 4. La musique, c'était la matière qui demandait le moins de prérequis pour entrer au cégep, faque j'ai slaqué les maths et je me suis mis à pratiquer en cochon. J'ai autant de fun à faire de la musique aujourd'hui qu'à quatre ans, quand j'écoutais les 45 tours de Patrick Zabé que me donnait ma gardienne. Tant bien que mal, on survit. J'ai eu des bonnes années, mais t'apprends à vivre avec le stress du cash, qui va probablement m'avoir à l'usure. »

Tu exagères, Fred, non? « Non, je le pense. Là, ça marche en masse, j'ai arrêté deux jours entre la fin de la tournée de Galaxie et le début de la mienne, mais on ne sait jamais quand la santé peut lâcher. En même temps, le stage, c'est une drogue. La musique, c'est tellement d'affaires en même temps. C'est enivrant, un peu spirituel, sensoriel. Il y a de quoi de vraiment physique, mais aussi de viscéral, de cérébral, d'épanouissant, là-dedans. Les soirs où on est bons, on arrive à créer une communion d'êtres humains avec la salle, à vibrer au même diapason. »

L'énergumène dans ta toune Oiseau, qui « aimerait juste une fois s'envoler », mais qui n'a « pas d'plumes, juste un peu d'poil », aurait peut-être intérêt à écouter plus de musique? Ça lui donnerait peut-être des ailes. Fred sourit. « Oui, ça fait un peu oublié le poids du corps, la musique. On devient plus léger. »

Je lui demande en passant la porte du bar s'il est parvenu à se faire exempter de son devoir de juré. « J'ai été chanceux : la juge m'a donné un break! »

Fred Fortin sera au Boquébière le samedi 1er octobre à 21 h.

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