Il y a toujours de l'espoir

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Béatrice Martin : « J'écris encore des chansons pour ventiler. Mais au début, je le faisais vraiment parce que je ne pouvais pas me payer un psychologue. »

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(Sherbrooke) CHRONIQUE / «Est-ce que j'avais été fine avec toi? », me demande une Coeur de pirate authentiquement inquiète, lorsque je lui rappelle notre première et unique rencontre. C'était il y a huit ou neuf ans, et les quelques délicates mélodies mises en ligne sur sa page MySpace généraient déjà assez d'enthousiasme pour que le mensuel underground au sein duquel j'affûtais (maladroitement) mon stylo lui consacre un papier.

Pour l'anecdote, Béatrice Martin avait été parfaitement courtoise et agréable, bien que moins chaleureuse qu'en ce rayonnant après-midi, alors qu'elle me rejoint sur la terrasse arrière des bureaux de sa maison de disques.

À quelques jours de ses 27 ans, la musicienne répond à mes questions avec un mélange de réel désir d'introspection, d'amicale candeur et de beaucoup d'autodérision. La conversation aura des allures de bilan, la tournée de son album Roses tirant bientôt à sa fin, et nous éviterons certains sujets sensibles, parce que c'est son droit le plus strict de ne pas vouloir parler de ce dont elle ne veut pas parler.

Si tu pouvais courber l'espace-temps, que dirais-tu à celle que tu étais au début de ta carrière, afin de lui permettre de bénéficier de l'expérience que tu as depuis glanée tout au long de la route? « Je lui dirais « Souris! », s'exclame-t-elle. N'aies pas peur du monde. J'étais comme un chat que tu viens de mettre dans un bain. »

Elle prend une gorgée de son cinquième café de la journée, nécessaire potion lui permettant de combattre les effets somnifères du décalage horaire, puis fronce les sourcils, comme agacée par ce qu'elle vient de s'entendre prononcer. « En même temps, on ne reproche jamais ça aux gars, de ne pas sourire. J'ai naturellement une « resting bitch face ». Quand je suis sur des plateaux télé, on dit : « Elle a l'air de s'emmerder. » Non, c'est juste ma face naturelle. J'écoute! » Autodérision, que je vous disais.

La tournée, comme du camping

Il y a un peu moins d'une décennie, Béatrice Martin écrivait ses premières chansons en français afin de se délester de la colère générée par un gars pas particulièrement vaillant dont elle avait eu le malheur de s'amouracher. Elle ne soupçonnait pas, comme le veut la formule consacrée, que ces refrains de romantisme contrarié et de douce vengeance la propulseraient un jour sur les routes de l'Europe entière, comme ce fut le cas cet été, à bord d'un bus de tournée où, chaque soir, couchée dans un lit grand comme un sarcophage, le sommeil lui joue des tours.

« Je trouve ça drôle quand les gens disent : « C'est glam, la vie de musicien. » Je prends ma douche avec des Wet Ones! Ça ressemble beaucoup à du camping en fait, la tournée : quand tu fais ta randonnée pour te rendre au site, c'est tough, mais quand t'arrives à l'endroit où tu vas camper, c'est vraiment beau pis t'es contente de voir le monde. »

« J'écris encore des chansons pour ventiler », poursuit-elle quand je lui demande si la création répond aux mêmes besoins que jadis. « Mais au début, je le faisais vraiment parce que je ne pouvais pas me payer un psychologue. Je voulais régler des comptes. J'avais cassé avec un gars et j'étais parti de son appartement crade dans Hochelag', où il n'y avait même plus d'eau parce qu'il ne payait pas ses bills. À 18, 19, 20 ans, tu réagis comme ça. On se moque de Taylor Swift parce qu'elle se plaint de ses chums sur ses disques, mais pourquoi elle ne le ferait pas? It's petty, mais c'est aussi ça la vie. Aujourd'hui, je ne vais plus là, parce que ça n'en vaut pas la peine. »

Ce qui ne veut pas dire que Coeur de pirate ne façonne pas à l'occasion ses chansons comme on tend une branche d'olivier. Drapeau blanc, extrait de Roses, se déploie ainsi comme une proposition de trêve adressée à sa mère. « J'avais besoin de faire cette chanson, parce que je n'avais jamais ouvert cette conversation-là. Ce qui est le plus fou, c'est qu'on en a toujours pas parlé. Mais je sais qu'elle l'a entendue. »

Happening jeunesse

Le rap de Loud Lary Ajust. La pop d'Alex Nevsky. Le rock des Trois Accords. L'électro de Milk & Bone. Il y avait en juillet, sur la scène du Festival d'été de Québec, lors de la carte blanche à Coeur de pirate, une image forte et grisante, celle d'un Québec musical pluriel, que nos grands happenings culturels peinent encore pourtant trop souvent à refléter.

« Je pense qu'on va le voir de plus en plus. Ça a déjà beaucoup changé. À mes débuts, il n'y avait que des bands de gars, maintenant, il y a plein de bands avec des filles. On me disait : « T'as 17 ans, t'es une fille, tu n'as pas assez de vécu pour sortir un disque. » Il a fallu Eli [Bissonnette, le patron de sa maison de disques] pour répliquer : « On s'en fout de ce que les autres pensent. » »

Reste-t-il encore des traces de cette attitude condescendante dans le regard des médias? « Oui, on me paternalise encore souvent. Je pense que les gens qui le font s'en rendent pas compte. On m'a déjà demandé à la radio ce que je faisais avec mon argent! On demande à Katherine Levac pourquoi elle a perdu du poids, sous prétexte que le public veut savoir. »

Je mentionne cet article qu'elle relayait sur Twitter le matin même de notre rencontre, dans lequel la blogueuse Gabriella Paiella regrette que, sur les tapis rouges, on soumette toujours les femmes à la même question (d'une foudroyante perspicacité) : comment conciliez-vous vie de famille et carrière?

« Je ne suis plus capable de me faire demander ça! On ne pose jamais ça aux gars. Pourquoi on ne demande pas à Louis-Jean Cormier comment il fait pour être père et partir en tournée? De toute façon, la réponse, c'est toujours : on fait comme on peut. Je ne suis pas différente d'une mère avocate, ou d'une mère qui travaille en pub. »

J'évoque les nombreuses métaphores aquatiques auxquelles s'abreuvent ses textes gorgées d'océans, de fleuves et de courants contraires. « Le jour où j'ai écrit Ocean's Brawl, me raconte-t-elle, j'étais à Tofino, sur une falaise, au bord de l'océan. Il faisait froid, j'étais un peu pompette. C'était entre mon premier et mon deuxième album, j'avais peur et j'ai sauté. C'était un peu con. J'ai frappé l'eau, mais j'ai émergé. Quand tu as peur de quelque chose et que tu l'affrontes, c'est là que tu peux progresser. Donc mon explication, c'est que si je parle autant d'eau, c'est parce que l'eau me terrifie et me réconforte. »

À laquelle des versions du tube bilingue de Roses, Oublie-moi ou Carry On, adhères-tu davantage, Béatrice? Bien qu'ils décrivent en apparence des idées identiques, le titre de version française sanctifie le pouvoir salvateur de l'amnésie par choix, alors que celui de la version en anglais célèbre l'opiniâtreté, dans ce qu'elle a de plus lumineux.

« Je pense qu'il faut à la fois avancer et oublier. Les deux vont ensemble. J'ai trop longtemps vécu dans la nostalgie, dans les regrets, en me demandant pourquoi je n'avais pas fait tel choix. Mais tu sais quoi? Je continue, je vais de l'avant. Quand j'écris des chansons mélancoliques, ça m'aide à passer à travers. Ça fait fucking mal, c'est lourd, mais il y a de l'espoir. Il y a toujours de l'espoir. »

Coeur de pirate présente son spectacle Roses le 30 septembre à 20 h au Théâtre Granada.

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