Bonsoir, mon nom est Alain de Lafontaine...

Alain de Lafontaine annonçait la semaine dernière qu'il... (Spectre Média, René Marquis)

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Alain de Lafontaine annonçait la semaine dernière qu'il quittera en janvier prochain la direction générale du Théâtre Granada. -

Spectre Média, René Marquis

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(Sherbrooke) CHRONIQUE / 1969. Ou 1970. C'est pas clair. Alain de Lafontaine a 17 ou 18 ans et organise son premier spectacle au Cégep de Sherbrooke : Pauline Julien. Coût d'entrée? 99 cennes. Même pour l'époque, c'était vraiment pas cher.

Raymond Lévesque, Georges Dor et Diane Dufresne seront aussi cette saison-là de la première programmation du Réseau Sherbrooke, « une espèce de mouvement socialiste qu'on avait parti. On voulait offrir des spectacles à prix populaire », se rappelle, avec un sourire légèrement ému au visage, celui qui quittera en janvier la direction générale du Théâtre Granada, mais qui en demeurera le directeur artistique.

« Je suis vraiment un baby-boomer », ajoute-t-il en appuyant sur le mot vraiment, puis en évoquant les nombreux projets Perspectives-Jeunesse auxquels il a souscrit, comme toute une génération ayant trouvé dans ces généreux programmes gouvernementaux un tremplin grâce auquel se casser la gueule et inventer son propre demain. Époque révolue, il va sans dire.

Mais Alain de Lafontaine est aussi ce self-made man qui, dès l'âge de 12 ans, distribuait La Tribune avant, quelques années plus tard, de sous-traiter une partie de sa route de journaux, devenue trop longue, à son petit voisin.

Au cours des années suivantes, il ouvrira les portes d'une auberge de jeunesse à Magog, organisera une tournée pour une troupe de cirque, deviendra artisan fabricant de sandales conçues à partir de vieux pneus (!), cofondera en octobre 1982 sur la rue Alexandre le Loubards, puis la discothèque le Rosieprock, écrira un recueil de nouvelles inspirées de son quotidien d'aubergiste, Bars et âmes, avant de se réfugier en campagne.

Rapidement lassé par le restaurant où il avait été engagé, il imagine en 1996 à North Hatley le Café de Lafontaine, où il apprend vraiment son métier de diffuseur en accueillant entre autres Daniel Boucher, Lhasa de Sela, Louise Forestier, Renée Claude et Bob Walsh. C'est de ce lieu qu'il conserve la tradition à la fois surannée et amicale de monter sur scène au début de chaque soirée, plutôt que de s'en remettre à une bande préenregistrée, afin d'accueillir les spectateurs et présenter l'artiste invité. Bonsoir, mon nom est Alain de Lafontaine...

« À 16 ans, je passais le pain avec mon grand-père Antonio, se souvient-il. Il achetait son pain de la boulangerie Larochelle et il le revendait à ses clients. Mon grand-père disait : « Quand tu travailles pour toi, il n'y a personne qui te met dehors. » J'ai rapidement su que je ne pouvais pas compter sur personne, qu'il fallait que je fasse mes affaires moi-même. »

C'est sans doute ce Alain de Lafontaine-là que décelait de son oeil sagace et taquin le regretté auteur-compositeur Jean Custeau lorsqu'il le surnommait Alan K. Alan, référence à l'influent producteur Donald K. Donald.

Et ton père, lui? « Mon père, c'est une autre histoire. » Sa voix tressaille sous l'émotion. « Il avait commencé à jouer aux cartes et il a fini par tout perdre. J'ai vu les meubles sortir de la maison quand j'étais petit. On est parti d'un certain confort puis on est passé à une grande pauvreté. C'était dans le temps où s'ils avaient à prendre le poêle, ils venaient chez vous et ils prenaient le poêle. Je l'ai surtout connu après, mon père, à la fin de sa vie. »

Pierre Lapointe au terminus

J'évoque ces deux images, celle de l'héritier d'une époque ayant rêvé une réelle démocratisation de la culture prise en charge par l'État, et celle de l'entrepreneur fier de ne pouvoir compter que lui-même, parce qu'elles tracent les contours de la philosophe guidant depuis le début les programmations du Théâtre Granada sculptées par Alain de Lafontaine, mélange d'admirable audace et de nécessaire vigilance.

Lorsqu'il prend en 2003 la tête du Granada, Alain de Lafontaine devient son premier directeur général autorisé par la Ville de Sherbrooke, qui avait acquis l'immeuble en 1997, à y produire des spectacles. La concurrence des salles déjà en place en région l'obligera à recruter en marge, posture qui définira la renaissance de la salle mythique.

Lors de la conférence de presse révélant la saison 2003-2004, un Pierre Lapointe anonyme interprète Pointant le nord. Son spectacle du 24 octobre 2003 inscrit déjà d'emblée le Granada sur l'itinéraire des haltes importantes jalonnant l'autoroute du show-business. Patrick Watson, Half Moon Run ou Bernard Adamus, pour n'en nommer vraiment que quelques-uns, y connaîtront certaines de leurs premières sanctifications hors-Montréal.

« J'étais allé chercher Pierre au terminus juste avant la conférence de presse, raconte Alain. Tout le monde avait été flabergasté par sa performance. Après, on a mangé ensemble au Pizzicato, puis je l'ai reconduit au terminus. » Selon nos informateurs, Pierre Lapointe aurait depuis cessé de voyager en autobus.

Heureux comme son grand-père

En 1969, Alain de Lafontaine part vers la Californie avec deux chums pour une balade initiatique, typique de l'époque. Les 1er, 2 et 3 août, il assiste au Atlantic City Pop Festival, prélude à Woodstock, qui aura lieu deux semaines plus tard. Entre autres noms figurant sur l'affiche : Creedence Clearwater Revival, Jefferson Airplane et Janis Joplin.

Pourquoi je vous rapporte tout ça? Parce qu'Alain de Lafontaine aurait toutes les raisons, tout le carburant nécessaire, pour alimenter une machine à nostalgie tournant à vide. Il faut pourtant presque que je lui arrache de la bouche des histoires de ce festival. Lui préférerait ne me parler que de ce nouveau clip de Philippe Brach et Klô Pelgag, ou de la Marie-Hélène, immortelle de Sylvain Lelièvre, que Les soeurs Boulay entonnaient récemment.

« On en programme parfois des groupes hommage et je suis toujours fasciné devant ces gens et qui me disent : « Ça, c'était de la bonne musique! » Je suis content qu'ils aient du fun, mais je ne comprends pas. On dit que les jeunes sont moins curieux, mais je ne suis pas sûr de ça. Tous les gens de mon âge racontent qu'ils sont allés à Woodstock, mais c'est pas vrai. On idéalise le passé. »

« Mon grand-père, c'était l'homme le plus heureux au monde », me racontait tantôt Alain de Lafontaine. « Il fredonnait tout le temps en travaillant. [Alain l'imite.] « Le pêcheur au bord de l'eau, abrité sous son chapeau, est heureux et trouve la vie belle. » Ça, c'était Bourvil. Ou : « J'aime les femmes, c'est ma folie. » Ça, c'était Tino Rossi. Et moi, pendant que mon grand-père chantait, j'étais le gars le plus heureux au monde. »

Presque aussi heureux que lorsque, dans la pénombre découpant le fond de son Théâtre, le directeur général s'adosse au mur, bras croisés et sourire gamin, pour écouter ceux sans qui la vie serait vraiment beaucoup moins belle.

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