Marjo, encore en amour avec la vie

Marjo : « Le rock, c'est laisser la vie nous... (La Voix de l'Est, Alain Dion)

Agrandir

Marjo : « Le rock, c'est laisser la vie nous transpercer. »

La Voix de l'Est, Alain Dion

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Sherbrooke) CHRONIQUE / Il est un peu passé 15 heures au parc Daniel-Johnson de Granby. Marjo, qui vient tout juste de terminer son test de son, quitte la scène en clopinant, le dos voûté, appuyée sur une canne. Lorsque je la retrouve, quelques minutes plus tard, derrière la scène extérieure du Festival international de la chanson de Granby, la légendaire rockeuse de 63 ans couvre son genou gauche d'une poche de glace.

Flashforward. Il est maintenant un peu passé 21 h 30 au même parc Daniel-Johnson. « Je shakais pas de la patte de même tantôt », lance Marjo, pendant un de ses rares spectacles de l'été, face à un public ne pouvant soupçonner la douleur qui l'assaillait plus tôt, tant elle vadrouille impétueusement la scène, secoue sans arrêt sa tambourine et sautille sur place pendant tout le solo de Cash moé, une conduite m'apparaissant assez clairement contre-indiquée. Contre-indiquée pourquoi?

« Le 12 décembre, je vais avoir un genou neuf! », m'annonçait l'auteure de Provocante et d'Illégal en après-midi, confortablement installée sur un grand pouf bleu. Mais pourquoi, Marjo, avez-vous besoin d'un nouveau genou? « Ben parce qu'il est usé! Il y a plein de gens de mon âge qui sont pris avec ça. Je sais que ça va faire mal, que je vais être six mois en convalescence, mais faut que je le fasse, parce que moi, je veux retourner là-dessus [elle pointe la scène]. Habituellement, je commence le show assise, pis après ça l'adrénaline embarque et je me lève. Un show complet sur un tabouret? Pas capable! »

On comprend qu'il n'y a, pour Marjo, rien de plus frustrant que de ne pas pouvoir se fier à son corps. Le rock a, après tout, toujours été une expérience physique, s'incarnant d'abord et avant tout dans les pieds puis dans les fesses, chez elle comme chez tous ses collègues dignes de ce nom, de Mick Jagger à Tina Turner à Bruce Springsteen à Xavier Caféïne.

Je lui raconte qu'à toutes les fois que la mélancolie tente de se frayer un chemin jusqu'à moi, j'inscris Corbeau dans YouTube, le temps de me taper quelques extraits des rageurs concerts du groupe, tous électrisés par une Marjo impossiblement accoutrée, toisant rageusement la foule avec un mélange de vivifiante agressivité, de frondeuse sexualité et de foudroyante joie.

Allez jeter un oeil à la vidéo de Demain, interprétée en 1982 à Trois-Rivières. Vous y verrez une Marjo ensorcelante certes, mais ne prenant jamais la pose. Vous verrez une Marjo bondissant par terre, mi-Iggy Pop, mi-grenouille, dans un scintillant one-piece turquoise, avec une fougue presque punk, n'ayant aucun équivalent aujourd'hui (du moins, pas dans le mainstream).

Vous mesuriez alors la souveraine puissance de votre charisme scénique, de votre sauvage audace? « Ah oui, c'était beau ce suit-là! Faut pas oublier que j'arrive du monde de l'image, du mannequinat. Pierre Harel [fondateur de Corbeau] était un ami de mon chum photographe Pierre Dury. Les femmes sexy, les femmes presque nues, je connaissais ça par coeur, c'était mon monde. J'avais un beau corps et je le savais, on me l'avait dit cent millions de fois. » Elle fait glisser sa main droite de son épaule gauche jusqu'à sa cuisse. Je rigole comme un puceau. Marjo, à 63 ans, c'est encore Marjo.

« Faque quand j'arrivais sur la scène, je les montrais à tout le monde mes grandes jambes. J'en jouais beaucoup, parce que j'en étais consciente. C'est beau, un beau corps. Mais en même temps, quand la musique partait, elle me rentrait tellement dedans que j'en oubliais ce que je portais. J'oublie même aujourd'hui que j'ai mal! »

Le rock'n'roll, c'est pas juste du rock'n'roll

« Amoureuse, amoureuse de la vie », hurlait Marjo en 1984. « Amoureuse, amoureuse de la vie », hurle-t-elle encore en 2016, sans qu'on ne puisse s'empêcher d'entendre dans cette relecture rock du carpe diem un désir de reléguer le passé aux oubliettes. Alors qu'on lui retirait en 2014 une tumeur cancéreuse au sein, Marjo plaidait coupable en mars dernier à des accusations de conduite dangereuse et de conduite avec les facultés affaiblies, ce qui semble l'avoir considérablement bouleversée - elle ne boit plus du tout, assure-t-elle. Ça veut dire quoi être amoureuse de la vie, après tout ça?

« J'y ai tellement goûté quand j'étais petite! J'ai été élevée durement, mais là, toé, tu vas me faire tomber dans le gnangnan. » Quelques larmes, que je prends un instant pour des gouttes de sueurs, cascadent sur ses joues. Vous pleurez Marjo? « Oui! C'est parce que t'as parlé de la chanson Amoureuse, qui veut dire beaucoup pour moi. C'est la chanson qui me garde en vie, aujourd'hui, parce que je la prends dans mes bras, la vie, je suis contente de l'avoir encore avec moi. »

« On s'en va dans le rock. Tant pis pour ceux qui ont apporté une chaise. Rien ne vous empêche de vous lever », lancera-t-elle, le soir venu, au parterre de pépères festivaliers insistant pour ne pas déscotcher leurs fesses de leur siège de camping. « Vous autres là, dans les chaises! Vous savez, y a pas d'âge pour danser, y a pas d'âge pour le rock'n'roll. Je suis venue ici pour vous divertir. Vous cassez mon party! », ajoutera-t-elle plus tard, visiblement agacée par leur inertie. Punk, vous dites?

Il n'y a pas d'âge pour le rock'n'roll, OK, mais à 63 ans, est-ce que ce mot et les idées qu'il désigne signifient toujours la même chose? Marjo et moi parlons de liberté, une des quêtes traversant de bord en bord son oeuvre. « Être libre, c'est ce qu'il y a de plus important. C'est être 100 % soi-même, quitte à être désagréable. Le rock'n'roll, c'est la même chose. Je ne connaissais pas ça pantoute, quand je suis entrée dans Corbeau, mais j'y suis allée à fond. Comme tout le monde, j'ai été tannante : j'ai fait de la dope, j'ai bu, je me suis couchée tard. Les garçons du groupe, c'était mes anges gardiens, ils me protégeaient. Je les suivais et c'est eux qui me mettaient au lit. »

Elle prononce le reste comme on dit une prière, en me tenant par l'épaule, les yeux dans les miens. « Sauf que le rock'n'roll, c'est pas juste les excès, c'est aussi la vérité, c'est la vie toute crue, c'est la passion. Sur scène, je ne te mens pas, je te pitche la vie en pleine face, je te la crie! Je me mets à genoux pour tu comprennes. Le rock, c'est laisser la vie nous transpercer. C'est-tu clair? »

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer