Le pétrole a-t-il besoin d'antidépresseurs ?  

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Ianik Marcil : « Les médias ont compris que c'était intéressant, les analyses croisées et diversifiées. Le pluralisme des discours économiques va rester. C'est fini l'hégémonie. »

La Tribune, Dominic Tardif

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(Sherbrooke) CHRONIQUE / Le pétrole souffre dans un marché inquiet pour l'économie mondiale.

C'est la phrase en apparence banale, comme on en retrouve dans les médias tous les jours, que choisissait l'agence France-Presse en juin dernier afin de titrer un texte portant le cours du baril de brut. Si le pétrole souffre tant, qu'attend-il pour passer voir le médecin ?, s'exclameront les esprits pragmatiques parmi vous.

Ni un bandage, ni une généreuse dose d'antidépresseurs n'aideraient pourtant notre indispensable ami le pétrole à filer un meilleur coton. C'est, pour l'essentiel, ce que nous rappelle Ianik Marcil dans Les passages clandestins, métaphores et trompe-l'oeil de l'économie (Somme toute), essai en forme de pioche tendue à vous et à moi, néophytes, afin que nous puissions gratter derrière ces jolies, mais sournoises, figures de style morpionnant le vocabulaire employé par les préposés à l'économie dans nos médias.

Mais dans la mesure où notre vie économique nécessite forcément d'être vulgarisée, quel genre de mots devrait-il être utilisé lorsque vient le temps de parler de taux de chômage, de créations d'emploi, de croissance et de décroissance ? « Je ne dis pas qu'il faut bannir les métaphores, répond Marcil. Sans elles, on serait incapable de se parler. Ce que je dénonce, c'est l'abus de certaines catégories de métaphores, qui laissent entendre que le marché est une entité naturelle, voire supernaturelle, sur laquelle on n'a pas d'emprise en tant que citoyens. À force de les employer, on finit par les intérioriser. »

Autrement dit: le marché n'a pas d'émotion. Il est incapable d'inquiétude. Non, le prix du pétrole ne souffre pas d'un indicible mal intérieur que seul le temps saurait soigner, bien que son prix, oui, réponde forcément à toutes sortes de circonstances et d'influences politiques ou sociales.

« Si je titre un texte "Un bras de fer entre Québec et Ottawa", personne ne va s'imaginer deux parlements qui participent à une vraie partie de bras de fer. Écrire "Le pétrole souffre dans un marché inquiet", ce n'est pas mal en soi. Ce qui est regrettable, c'est de ne pas vraiment expliquer la réalité que décrit la métaphore, comme dans le texte de l'agence France-Presse, où on ne comprend pas que si le prix du baril a chuté, c'est à cause de tel ou tel phénomène. Le quidam lit ça et se dit: "Ben coudonc, le pétrole souffre, qu'est-ce que tu veux faire ?" »

L'économie est une science sociale

Un sociologue et un économiste discutent côte à côte d'un même sujet à l'antenne d'une chaîne de nouvelles en continu. À qui accorderez-vous spontanément votre confiance ? Moi ? À l'économiste. Et pourtant, rappelle Ianik Marcil, la sociologie et les sciences économiques appartiennent toutes les deux à la grande famille des sciences humaines et sociales, malgré les infinis efforts de certains économistes se plaisant à enduire leur discours d'un impénétrable vernis de scientificité.

« Je me souviens que lorsque j'étais étudiant, on nous parlait de notre profession avec un immense dédain pour les autres sciences sociales. Nous, on a un prix Nobel, des modèles théoriques, etc., qu'on nous répétait, même si à mes yeux, on est beaucoup plus proche de la littérature que de la médecine », blague Marcil en évoquant deux autres domaines auxquels la Fondation Nobel consacre des prix. « À partir de la fin des années 60, la discipline s'est construite sur un modèle imitant les sciences naturelles, plus spécifiquement la physique et la biologie, tout en accélérant sa mathématisation et son obsession pour les chiffres. » Des chiffres servant plus souvent qu'autrement à ériger d'impressionnants murs de rhétorique carton-pâte, que personne n'osera mettre à l'épreuve.

Vouloir décrire l'atome et les complexes interactions économiques nous unissant a, comme de raison, quelque chose d'absurde. Comme il serait absurde de demander à un sociologue de se livrer à des prévisions, activité à laquelle les économistes s'adonnent néanmoins joyeusement.

« L'Association des économistes québécois sonde chaque année 75 collègues pour connaître leurs prévisions à court terme, rappelle Marcil. Si 75% des économistes disent: "Le taux de chômage va augmenter, parce que les entreprises vont moins embaucher", il est possible que l'entrepreneur se dise: "Fuck, tous les économistes disent que ça n'ira pas bien, je n'embaucherai pas les deux personnes que je voulais embaucher." C'est une prophétie autoréalisatrice. Les économistes devraient décrire objectivement la société, alors qu'ils l'influencent. Leur place dans l'espace social est démesurée. »

«  La crise de 2008 a tout changé  »

Euphémisme: il n'y en a pas beaucoup, des économistes comme Ianik Marcil pour citer, comme il le fait dans Les passagers clandestins, le Refus global, déflagrateur manifeste écrit par le peintre Paul-Émile Borduas en 1948 afin de fustiger l'esprit utilitaire qui gangrénait l'art en particulier, et la société en général. Vous aurez compris, c'est l'évidence, que Ianik Marcil n'appartient pas à l'orthodoxie de son milieu, et que sa façon d'embrasser la société d'un regard grand-angle s'oppose à cette forme de culte de l'expertise et de la surspécialisation, qui tenterait de nous faire croire que l'économie n'est pas l'affaire de tous.

Davantage qu'un pamphlet déplorant l'emprise pernicieuse de métaphores aplanisseuses de réalité sur notre imaginaire collectif, Les passages clandestins se lit ainsi comme une lumineuse invitation à se méfier du pouvoir des mots qui, bien plus que les chiffres, orientent notre vision du monde, ainsi que nos choix personnels et politiques.

Tout en regrettant que la vaste majorité des départements universitaires d'économie soient « monolithiques » et contemplent presque tous leur sujet à travers la même lorgnette, Marcil se réjouit que le temps où les médias refusaient d'accorder du temps d'antenne aux économistes dans son genre, c'est-à-dire à ceux qui ne tiennent pas l'intervention de l'État comme principale responsable de tous nos malheurs, soit révolu.

« La crise de 2008 a tout changé. Jamais avant ce moment-là Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty [économiste français] ne serait devenu un best-seller. Jamais avant ce moment-là j'aurais pu être invité à l'émission de Marie-France Bazzo pour répondre à des questions comme "Est-ce qu'il y a une crise du capitalisme ?" ou "Est-ce que le capitalisme est immoral ? "Il y avait des gens qui parlaient de ça avant, oui, mais c'était dans des revues spécialisées. Les médias ont compris que c'était intéressant, les analyses croisées et diversifiées. Le pluralisme des discours économiques va rester. C'est fini l'hégémonie. »

Il ajoute, le sourire chenapan: « Ce qui a changé aussi, c'est que mes confrères qu'on identifie à la droite sont moins arrogants qu'avant et doivent davantage étayer leurs positions. »

Ianik Marcil anime le 17 août à 18 h 30 à la taverne américaine O Chevreuil une causerie autour de son essai Les passages clandestins.

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