Une Nuit de la poésie fournisseuse d'identité

Michel Garneau, en compagnie de son fidèle chien... (Spectre média, René Marquis)

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Michel Garneau, en compagnie de son fidèle chien Gaspard.

Spectre média, René Marquis

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Dominic Tardif
La Tribune

Demandez-le aux organisateurs de soirées de poésie : refouler des spectateurs à la porte ne compte pas vraiment parmi les principaux désagréments de la job. C'est néanmoins toute la grâce - une affluence record! - que nous souhaitons à l'ami David Goudreault, qui fomente ces jours-ci avec Richard Séguin la prochaine Grande Nuit de la Poésie de Saint-Venant-de-Paquette.

C'est aussi le beau problème - beaucoup trop de monde pour le nombre de sièges disponibles! - qui s'abattait sur la tête de Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse, le 27 mars 1970. Les cinéastes avaient ce soir-là rameuté, au Gesù à Montréal, presque tout ce que le Québec recelait de poètes, afin d'immortaliser sur pellicules l'inédite vigueur qui enfiévrait alors cette niche historiquement moins célébrée de la littérature. Le documentaire qu'ils en tireront pour l'ONF - dont vous en avez sans doute entrevu des extraits pendant un cours au cégep - deviendra le canevas canonique de tous ceux qui ambitionneront ensuite de lire de la poésie dans un micro entre le crépuscule et l'aube, sans interruption.

Parmi la distribution toutes étoiles de cette « célébration de la poésie » réunissant entre autres Gérald Godin, Michèle Lalonde et Raôul Duguay : le monumental Michel Garneau, à qui je rendais visite cette semaine dans sa maison de Magog.

« Parmi l'équipe, il y avait deux camps : ceux qui pensaient comme moi qu'il allait y avoir une foule et les autres qui disaient : ''Voyons, c'est un récital de poésie, on va être chanceux si on a un peu de monde'' », se rappelle de sa vibrante et immarcescible voix de basse le dramaturge, poète et traducteur.

À quoi tenait cette étonnante foi envers le succès d'une entreprise au triomphe en apparence improbable? « Il y avait déjà quelques endroits comme Le Perchoir d'Haïti, un petit club de musique créole sur la rue Metcalfe, où Gaston [Miron] s'était mis à lire. Ça marchait tellement fort. Il y avait aussi la montée de l'indépendantiste, l'idée du pays qui devenait de plus en plus plausible, une soif de se reconnaître. On s'apercevait que les poètes pouvaient fournir de l'identité, donner des choses auxquelles s'accrocher. »

Pris de court par une affluence monstre, les organisateurs installent des écrans dans le hall d'entrée ainsi qu'à l'extérieur du Gesù. « C'était extraordinaire », s'exclame Garneau, en employant un de ses adjectifs chouchou, mais qu'il prononce cette fois-ci sur un ton à la fois grave et incrédule. « Il faisait pas chaud et les gens étaient quand même accotés sur leurs chars, dehors, pour écouter des poètes. » Il insiste : « Des poètes! »

Mais pourquoi est-ce utile de lire de la poésie en public, alors que tous peuvent la goûter dans le confort de leur divan, à la maison? « Ce que je trouvais important, c'est qu'on reconnaissait à ce moment-là, en la présentant au monde, la valeur orale de la poésie. Quand la poésie devient typographique, elle est comme la musique quand elle s'éloigne de la danse -

pour paraphraser Duke Ellington - elle devient intellectuelle. Quand on écoute Jean-Sébastien Bach, on ne réalise pas qu'on est en train d'écouter des gigues et des bourrées et des siciliennes. Les musiques de danse de son époque le nourrissent, ce n'est pas juste mathématique. C'est une des raisons pour lesquelles Jean-Sébastien est à l'abri de tous les abus; ça fonctionne en jazz ou en électro, parce que sa musique demeure près du corps, du mouvement. La poésie, quand elle est dite, fait aussi ça : elle demeure près de sa réalité corporelle. On oublie souvent que chaque poème vient de la voix et représente la voix d'un ou d'une poète. Je dis toujours une niaiserie immense et tellement vraie : le langage, c'est une tradition orale. L'écriture vient après. L'oralité, c'est la chose fondamentale de l'être humain. »

Miron, Gauvreau, les pisse-vinaigres et la mari

En tant que membres de l'équipe de mise en scène de la Nuit de la poésie 1970, Michel Garneau devra apaiser les angoisses de plusieurs de ses collègues, qu'il aide à préparer leur performance.

Exemple : « Quelques jours avant la soirée, Gaston Miron me dit : ''Michel, je ne veux plus rouler les r [un trait de langage auquel il reste intimement associé], je veux grasseyer''. J'ai dit : ''Gaston, embarque-toi pas là-dedans. T'es né dans les Laurentides, tu vis à Montréal : tu roules les r! Moi, je grasseye parce que ma famille vient de Gaspésie, c'est héréditaire''. Il avait déjà commencé à essayer de camoufler ses r, mais il finissait toujours par oublier. Moi, je trouvais ça extraordinaire, le r roulé, quand il disait ses poèmes. »

Quelques pisse-vinaigres tenteront en vain de doucher la ferveur grisant un public de jeunes bien emboucanés, dont le regretté Michel van Schendel, avec « un texte dénonçant la Nuit de la poésie comme étant une tentative de populariser quelque chose qui est essentiellement élitiste, quelque chose auquel on doit aspirer comme un sommet de la pensée humaine et qui ne peut pas être une affaire de party », rigole Garneau. « Pauvre Michel. Il parlait en des termes tellement universitaires que la majorité du public n'a rien compris. » Le poète ne sera pas retenu au montage final, à l'instar d'un certain Pierre Bertrand (pas celui de Beau Dommage).

« C'était un chrétien! Il est arrivé dans une sorte de costume rouge avec un poème contre la marijuana. Le public était hystérique; c'est le seul individu que j'ai vu être chassé de scène par le rire de la foule. » Une foule qui, comme de raison, tire sur des joints toute la nuit. « Techniquement, je crois que tout le monde était stone, même ceux qui ne fumaient pas. Il y avait un gros nuage au-dessus de la salle. »

Le meilleur moment, selon Michel Garneau? « La performance de Claude Gauvreau demeure quelque chose de terriblement émouvant. Il est là et il a l'air d'un espèce de taureau. Il défend un droit fondamental de s'exprimer selon ses propres termes. C'est tellement ses propres termes qu'ils appartiennent à une langue [inventée], pas accessible autrement que part l'émotion. J'avais dit à Claude que nous serions au Gesù à partir de neuf heures le matin pour tout placer, mais qu'il pouvait se présenter à six heures le soir, comme les autres poètes. Qui je ne vois pas arriver à neuf heures le matin? Mon Claude! Comme je lui avais conseillé d'apprendre son texte par coeur, il a répété toute la journée en coulisses. Il suait à grosses gouttes. À un moment donné, je suis allé le voir pour le forcer à prendre un break. Il m'a répondu : ''Non, Michel, je ne peux pas me reposer. Je dois faire de mon mieux pour honorer le public et la poésie''. »

La Grande Nuit de la Poésie de Saint-Venant se déroule du 13 août, 20 h, jusqu'au lendemain, 8 h.

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