Faire tout ça avec sa bouche

Tanguay Desgagné a remporté à quatre reprises la... (Spectre média, Frédéric Côté)

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Tanguay Desgagné a remporté à quatre reprises la International Whistler's Convention, concours couronnant le meilleur siffleur au monde.

Spectre média, Frédéric Côté

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Dominic Tardif
La Tribune

Tanguay Desgagné se méfie des ailes de poulet.

« Une semaine avant la compétition, j'en ai mangé et c'était vraiment ben bon, mais je me suis mordu la lèvre et je n'ai pas été capable de pratiquer pendant le dernier droit. »

Le dernier droit vers quoi ? Le dernier droit vers la International Whistler's Convention, concours qui, pendant les années 90, a coiffé quatre fois plutôt qu'une Tanguay Desgagné de la couronne du meilleur siffleur au monde. En sept participations, il ne descendra jamais plus bas que la quatrième position: la fois des ailes de poulet.

« Je ne cherche jamais la bagarre, non plus. Je ne voudrais pas recevoir un coup et abîmer mon instrument », ironise l'ingénieur de 56 ans, que l'on imagine autant dans une rixe de ruelle que vous imaginiez l'existence d'une compétition internationale de siffleurs avant d'amorcer la lecture de cette chronique.

Mais un siffleur professionnel, ça ressemble à quoi, ça sonne comment ? Tanguay, aurais-tu l'amabilité de nous offrir une démonstration ? « Pff, pff, pff. » Mon invité remue la bouche comme un chat qui viendrait de se réveiller. Ça va ? « La langue, c'est un muscle! Faut que tu la réchauffes avant de faire quelque chose avec, comme pour n'importe quelle activité qui la sollicite. » Clin d'oeil, clin d'oeil.

Quelques séries de gammes - do, ré, mi, fa, sol, la, si, do, do, si, la, sol, fa, mi, ré, do - plus tard, Tanguay attaque sa pièce chouchou, la Danse hongroise no 5 de Brahms. J'alignerais ici la suite d'onomatopées la plus inventive et insolite possible - fuiiii-de-fuiiii, fui-de-fui-de-fui-de-fuiiiiiiii, fuiiiii-fui-fuiiiii- que je devrais quand même m'incliner devant l'ahurissante virtuosité de Tanguay et reconnaître qu'il y a des scènes face auxquelles les mots ne sont d'aucun secours. Disons simplement que les double croches fusent de la bouche de Tanguay comme la sueur du front de Gregory Charles sous les projecteurs, par soir de canicule.

« Cette pièce-là m'a donné beaucoup de trouble. Quand je participais à des compétitions, je commençais toujours ma préparation trois mois avant en faisant du vélo stationnaire pour augmenter ma capacité pulmonaire. Je choisissais des pièces un peu casse-cou avec des enchaînements de notes où il n'y a pas de place pour respirer, alors il fallait que je m'entraîne. Un trompettiste a trois doigts pour les jouer, les notes, mais moi, j'ai juste une langue », se rappelle celui qui a pris sa retraite du circuit des concours de sifflement à la fin des années 90. Depuis, il prête fréquemment sa maestria à divers tournages et séances d'enregistrement.

Comme un souffle dans le cou

Le père de Tanguay partait toute la semaine dans le nord, faire exploser de la roche. Dynamiteur, c'était son métier. Un guilleret sifflement accompagnait immanquablement le retour à la maison du paternel, en Outaouais, le vendredi soir venu. « Il m'assoyait sur la table et il sifflait des tounes que j'essayais de reproduire, comme Les joyeuses Québécoises », raconte le fils, avant de siffler... Les joyeuses Québécoises! L'ami photographe Frédéric et moi échangeons un regard ahuri. On n'en revient juste pas.

« Puis à l'âge de trois ou quatre ans, mon père me plaçait près du stéréo et mettait du Dalida, du Tino Rossi et je sifflais en même temps. » Tanguay siffle J'avais vingt ans de Tino Rossi. L'ami photographe Frédéric et moi échangeons encore un regard ahuri. On n'en revient juste toujours pas.

Simple siffloteur égayant son quotidien en repiquant nonchalamment ce qui lui chatouillait l'oreille, Tanguay deviendra cet obsessif prodige du cui-cui humain en tombant, dans un magazine d'avion, à la fin des années 80, sur une publicité annonçant la tenue de la prochaine International Whistler's Convention. « Le plus difficile, dans ma préparation, c'était d'arriver à mettre des nuances et de la passion dans mes pièces, de les travailler au plan émotif », insiste-t-il, manière de revendiquer le sifflement en tant qu'instrument de musique à part entière, et non pas qu'en tant que risible objet de curiosité bon à soutirer des rires gras au beau-frère.

Pas de farce: le Summertime que me siffle Tanguay pendant l'entrevue, interprétation sublimant aussi gracieusement que la meilleure des versions de cette immortelle la nostalgie pour une époque d'insouciance qu'elle couve, m'a submergé de frissons ne pouvant pas qu'être portés au compte de la mordante climatisation de la taverne. Le siffleur professionnel rêve d'ailleurs d'être davantage sollicité par des compositeurs et que son « instrument » soit considéré avec le même égard que le saxophone, le piano ou la guitare.

« Prends Yesterday des Beatles. Quand j'étais jeune, j'ai joué ça des dizaines de fois, banalement, avec des harmonies à l'école, au trombone. Aujourd'hui, je la siffle et ça veut vraiment dire quelque chose pour moi. C'est même arrivé que les larmes me montent pendant que je la sifflais. À 56 ans, Yesterday, ça veut dire beaucoup plus de choses qu'à 15 ans. Quand je siffle Yesterday, on peut entendre toutes les belles choses que j'ai vécues et qui ne reviendront plus, tous les beaux moments que j'ai vécus avec des gens que je ne rencontrerai plus, mais malgré tout, il y a aussi un espoir pour le futur, qui me réserve peut-être le plus beau. »

Dis Tanguay, il y a quelque chose à faire avec moi, qui ne sait créer avec sa bouche que des postillons et des impairs ? « As-tu une blonde ou un chum ? » Une blonde. « Tsé, quand tu lui souffles dans le cou doucement ? » Hum...ouain. « C'est à peu près la même position de lèvres que pour siffler. Tu essaieras, la prochaine fois, de faire un petit son. Pour les plus vertueux, mettons que c'est comme lorsque tu souffles sur une cuillère de soupe chaude, tsé, pas trop fort, pour ne pas que ça revole partout. »

De mon éventuel talent, le monde devra malheureusement faire son deuil. Ma blonde est ben que trop chatouilleuse.

Tanguay Desgagné offre tous les mardis jusqu'au 9 août des ateliers gratuits de sifflement musical.

Rendez-vous à 19 h au Parvis (987, rue Conseil).

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