Il était une fois Kermess

Kermess reprend la route pour une courte tournée... (Spectre Média, Marie-Lou Béland)

Agrandir

Kermess reprend la route pour une courte tournée anniversaire. De gauche à droite : Sylvain Tremblay, Dominic « Wiggy » Morin, Martin Fillion et Mario Landry.

Spectre Média, Marie-Lou Béland

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) «La pochette ! C'était important, la pochette ! Ça te permettait de savoir c'est qui le réalisateur, c'est qui les artisans. La personne qui télécharge les tounes, elle, n'a pas accès à toutes ces informations-là ! » lance Sylvain Tremblay, chanteur de Kermess, alors que nous concluons notre entrevue au sujet de la brève tournée retour qu'entame bientôt le groupe phare du rock alternatif québécois, également formé de Dominic « Wiggy » Morin (guitare), Mario Landry (basse) et Martin Fillion (batterie).

Sombrerions-nous dans les bras de la nostalgie? Bien sûr que non ! Disons plutôt que Sylvain (39 ans), Mario (43 ans) et moi (30 ans) discutons de ces pochettes, auxquelles nous consacrions jadis un improbable temps de lecture, afin de s'assurer que nous partageons les trois la même hébétude face à la kyrielle de transformations, pas forcément mauvaises en soi, qu'a subies le merveilleux monde de la musique entre le moment béni où nous avons acheté notre premier disque compact et aujourd'hui.

1995, ce n'est pas l'âge de pierre, mais en musique, c'est pourtant tout comme. Il suffit, pour mesurer la profondeur de cet abîme séparant symboliquement la mi-90 de 2016, de prononcer des mots comme Cégeps Rock, concours pour lequel Kermess a spécialement été fondé cette année-là. Chers jeunes lecteurs: oui, il fût une époque où le rock, ce genre en lente et sérieuse voie de marginalisation, générait suffisamment de groupes pour justifier l'existence d'une telle compétition.

« On s'est inscrit, mais on n'avait pas vraiment de tounes », raconte Mario Landry. « On a écrit les trois que ça prenait pour soumettre notre candidature, on a loué une petite console quatre track à cassette et on les a enregistrés dans le sous-sol du père de Sly, à Coaticook-Nord, proche de la laiterie. »

La victoire du groupe à Cégeps Rock se transforme bientôt en contrat de disques. Les Douze Nocturnes (1997) recèlera une quantité fascinante de références médiévales (Mario et Sylvain nourrissaient, et nourrissent toujours, une passion pour l'histoire), ainsi que quelques-uns de ses titres les plus marquants, dont L'effet-mère, rare hymne rock abordant le singulier sujet de l'asphyxie dont peut souffrir un enfant dominé par un parent étouffant, et Élégie, poignante ballade grungisante en hommage à la maman de Sylvain, emportée trop vite par le cancer.

Un pied dans la marge et l'autre dans le mainstream, Kermess montera autant sur la scène de l'International des montgolfières de Saint-Jean-sur-Richelieu en première partie d'un Kevin Parent au sommet de sa seigneuriale gloire, qu'à bord de la corrosive caravane Polliwog, festival itinérant réunissant sur la même affiche, dans toutes les régions du Québec, Groovy Aardvark, Overbass, Anonymus, Race, WD-40 et autres Banlieue Rouge. C'est l'âge d'or du rock alternatif québécois, auquel MusiquePlus octroie alors un temps d'antenne qui relèverait aujourd'hui de la science-fiction la plus délirante.

« Mais disons qu'au lieu d'avoir des tour bus à 100 000 $ comme dans un festival genre Lollapalooza, on sortait tous 1000 $ de nos poches, on s'achetait une van et on se croisait les doigts pour que ça tienne jusqu'à la fin de l'été », nuance Sylvain en riant. « Fallait voir ça comme un trip de vacances. »

Mario: « On a fait des rencontres humaines mémorables pendant cette tournée-là: Vincent Peake de Groovy Aardvark, Oscar Souto d'Anonymus. La van d'Anonymus pétait tout le temps. Je me souviens encore de Marco Calliari, couché par terre en dessous de la van, en train d'essayer de la ressusciter avec un tournevis. »

Di de la da, di de la da

Kermess, un seul album en poche, n'a d'autre choix que de garnir son répertoire de scène de quelques reprises. Les Coaticookois optent pour l'astuce de choix des groupes alternatifs de l'époque: électrifier un vieux succès que personne n'aurait osé imaginer ainsi habillé de distorsion. Ce sera Y'a pas grand chose dans l'ciel à soir, classique de Paul Piché, aussi indissociable des feux de camp qu'une guimauve sur un bâton. La tonique reprise permettra à la formation de franchir l'enceinte des radios commerciales, à ce moment-là encore plus étanche qu'aujourd'hui.

« Il y a eu deux ans de grâce où Radio Énergie faisait jouer Dérangeant de Groovy Aardvark, un peu de GrimSkunk, mais cette petite ouverture n'a pas duré longtemps, observe Sylvain. La grande popularité de Y'a pas grand chose résume bien le malaise des radios de cette époque, qui se montraient frileuses à tout ce qui était musique alternative, mais qui ont sauté sur notre cover parce que c'était du déjà connu. »

Au fait, elle était ironique ou pas, cette interprétation? Mario: « On cherchait une reprise en français et nous autres, on n'a jamais été des fans d'Offenbach ou d'Harmonium. Paul Piché, ça faisait consensus et c'était la musique qui jouait à la Boustifaille [bar chansonnier de Sherbrooke] quand on faisait notre cégep. Ce n'est pas la toune qu'on préfère jouer, mais on est quand même fiers d'entendre notre version, pendant les arrêts de jeu, au Centre Bell. » Les Di de la da entonnés par Tremblay contribueront largement à ce que Les Douze Nocturnes aboutissent dans le lecteur de disques compacts de 13 000 acheteurs, notable fait d'armes même au cours d'une décennie où le grand public achetait encore abondamment des disques.

Un deuxième album, Bref exposé (1998), paru trop vite, agrandira le fossé qui tranquillement se creusait entre Kermess et son équipe de gérance, histoire classique du jeune groupe trop heureux de pouvoir enfin goûter à son rêve pour s'apercevoir que son entourage se graisse généreusement la patte, à ses dépens. Kermess se dissout en 2004 après un troisième et ultime album, Génération Atari (2002). « Être membre d'un groupe, ça suppose des sacrifices, et on en était à l'étape où on se demandait si ça nous tentait vraiment de retourner jouer à, je sais pas, Forestville, pour 500 $. »

Il faudra attendre l'arrivée de groupes comme Les Cowboys Fringants, ou plus tard Malajube et Karkwa, pour que l'utopie d'une musique québécoise soustraite aux diktats d'une industrie incapable de ne pas javelliser tout ce qu'elle touche, bourgeonne réellement. Le vocable « rock alternatif » cédera sa place à des expressions comme « musique émergente » et « indie rock ».

« Il y a des artistes importants qui sont apparus, mais encore cette année, à la Saint-Jean, qu'est-ce qu'on va chanter? demande Sylvain. Deux autres bières, La bitt à Tibi, Émeute dans la prison. Il va falloir un jour qu'on laisse vraiment la place à la génération des Lisa LeBlanc, des Louis-Jean Cormier, pour que leurs tounes deviennent aussi des classiques et qu'on ne chante pas juste La bitt à Tibi et Deux autres bières encore dans dix ans. »

Kermess sera le 23 juin au Amnesia Rockfest de Montebello, le 30 juin à Woodstock en Beauce et le 21 juillet à la Fête du Lac des Nations.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer