Yoga n'égale pas front sur le tibia

Lyne St-Roch: «Le yoga, ça n'a rien à... (Spectre Média, Maxime Picard)

Agrandir

Lyne St-Roch: «Le yoga, ça n'a rien à voir avec se mettre le front sur le tibia. C'est un art de vivre.»

Spectre Média, Maxime Picard

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) CHRONIQUE / C'est la fête des pères ce week-end faut pas que j'oublie d'aller acheter un cadeau des boîtes des boîtes des boîtes je dois faire des boîtes le 1er juillet arrive est-ce que je serai heureux dans ce nouvel appartement il n'y a plus de jus d'orange dans le frigo ça fait longtemps que je n'ai pas appelé ma grand-mère qui ne rajeunit pas je vais regretter de ne pas l'avoir appelée plus souvent quand elle va mourir phoque j'allais oublier il n'y a plus de lait non plus dans le frigo...

Ce n'est pas tout de fermer la radio, de fermer la télé, de fermer son cell; le plus difficile, c'est de fermer l'infernale machine à ne pas vivre le moment présent qui tourne à spin entre nos deux oreilles (exemple ci-dessus). Pourquoi ai-je de plus en plus le goût d'essayer le yoga? Précisément pour ça.

Ou, autrement dit, parce que « le yoga propose de calmer le mental. » C'est ce que m'explique Lyne St-Roch, une des figures québécoises les plus importantes de cette tradition millénaire, et propriétaire d'un studio portant son nom à Magog. Nous troquons la bière Clamato arrosant habituellement cette chronique pour un thé, en prévision de la Journée mondiale du yoga du 21 juin.

L'auteur de ces lignes, bien que doté d'une vie spirituelle aussi riche que celle d'une drosophile, cherche depuis peu à trouver réponses aux nombreuses questions existentielles qui mitraillent son petit cerveau, ainsi qu'à comprendre pourquoi tout le monde autour de lui s'enthousiasme autant au sujet des vertus de la salutation au Soleil (et autres contorsions).

« Je prends souvent l'exemple d'une tempête », poursuit Lyne avec sa voix d'une infinie douceur, produisant sur mes nerfs le même effet apaisant qu'une gorgée de gin chaud (on a les références qu'on a). « Une tempête crée du chaos, ça bouge, on est stressé, mais quand on débute une séance de yoga, ou encore mieux une retraite de yoga, il faut un certain temps pour que la tempête cesse. Ce n'est que lorsque le sable se dépose au fond de l'eau qu'on peut voir exactement ce qui se trouve devant nous. Sans ce silence de l'esprit, qui vient avec la méditation, tu ne pourras jamais connaître la nature véritable de ton être. »

Sportive de compétition (elle a entre autres été nageuse), Lyne St-Roch étudie en sciences de l'activité physique à l'Université de Sherbrooke, puis découvre le yoga alors qu'elle enseigne le spinning dans un centre d'entraînement de la métropole. Elle se rendra à plusieurs reprises en Californie apprendre auprès de quelques vedettes du milieu (dont, le très « cute » Bryan Kest - « J'avoue que ses grands cheveux longs ont un peu stimulé mon intérêt au début »), puis fondera en 2001 à Montréal les Studios Lyne St-Roch. Le tapis de yoga n'avait alors pas encore été transformé en accessoire fashionable et vous pouviez vous mériter des regards intrigués lorsque vous en trimballiez un sous votre bras dans le métro, se rappelle la jeune quinqua.

« Le yoga, ça n'a rien à voir avec se mettre le front sur le tibia. C'est un art de vivre », insiste-t-elle, en évoquant les possibles dérives de la récupération occidentale de cette disciple indienne, dont la pratique se répand de plus en plus.

« Il ne faut jamais oublier que les postures de yoga, ce n'est qu'un moyen de te désidentifier de ton ego. Prendre soin de son corps physique, ce n'est pas une finalité. Si tu mets toutes sortes de cochonneries en dedans de toi, si tu pollues la planète, tu ne peux pas connaître l'état yogique. J'ai compris très vite que le fitness pouvait déboucher sur une souffrance psychologique. Les clients arrivaient au gym avec des photos de gens à qui ils voulaient ressembler. S'entraîner pour maigrir ou pour avoir l'air de quelque chose ne mène pas au bien-être, alors il ne faut pas s'engager dans le yoga avec ces objectifs-là en tête. Le yoga doit plutôt nous libérer de la souffrance. »

Douze ans minimum

Dompter la voix qui piaille constamment dans notre caboche et faire subir une cure d'amincissement à notre ego, c'est le travail d'une vie, répète Lyne St-Roch. Vous aurez compris que sa vision du yoga se situe aux antipodes de celle que promeuvent, comme s'il s'agissait d'une station-service de l'âme permettant de faire instantanément le plein de sérénité, les aplanisseurs de pensée de la psycho-pop et de la santé inc.

«Les douze premières années de yoga servent juste à faire du débroussaillage en soi», lance-

t-elle, en toute honnêteté, offrant un salutaire contre-discours aux conférenciers de la transformation-minute, et autres faux prophètes devant lesquels s'agenouille notre époque. Il n'existe pas, non, de piton mute sur lequel appuyer pour abolir le bruit qui s'accapare de notre esprit.

« On veut se rendre à tel endroit, mais on ne veut pas marcher. Il y a une partie de nous qui ne veut pas faire d'effort, observe Lyne. Ce n'est qu'un exemple de notre arrogance d'Occidentaux. Il va un jour falloir, si on veut guérir collectivement, que nous admettions que nous avons été et que nous sommes très arrogants par rapport à la nature, par rapport aux peuples autochtones, par rapport au reste du monde et par rapport à nous-mêmes. »

... c'est la fête des pères ce week-end faut pas que j'oublie d'aller acheter un cadeau des boîtes des boîtes des boîtes je dois faire des boîtes le 1er juillet arrive est-ce que je serai heureux dans ce nouvel appartement il n'y a plus de jus d'orange dans le frigo...

Les lèvres de Lyne continuent de bouger sous mes yeux, mais le son de sa voix ne parvient plus à mon cerveau, redevenu otage de cette anxiogène liste de tâches et de dettes envers moi-même qui y défile.

« Le yoga nous permet de comprendre que notre être véritable et l'agitation mentale qui nous habite sont deux choses différentes. Ce que le yoga nous dit, c'est qu'il y aura toujours un endroit paisible quelque part à l'intérieur de nous auquel il est possible d'accéder. » Croyons le yoga sur parole, en attendant de trouver le chemin vers cette oasis bien cachée.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer