Un peu de bonheur, en attendant de se pardonner

Il y a maintenant cinq ans, Keven Laroche... (Spectre Média, René Marquis)

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Il y a maintenant cinq ans, Keven Laroche perdait l'usage de ses jambes à la suite d'un grave accident.

Spectre Média, René Marquis

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Dominic Tardif
La Tribune

(Sherbrooke) Sur une échelle de 1 à 10, t'as mal comment?

Il faut avoir fréquenté ce qu'on appelle, dans les milieux hospitaliers, une clinique de la douleur, pour reconnaître dans cette phrase l'outil imprécis grâce auquel les médecins avancent à tâtons à travers les ténèbres des douleurs neuropathiques et fantômes, en tentant de jauger ce qui demeure invisible aux yeux de leurs machines.

« Je te dirais que je suis à 6 ou à 7 présentement », me répond Keven Laroche, à qui je viens de poser cette question. Son visage, depuis le début de notre conversation, n'a pourtant pas été traversé par la moindre crispation. La plupart d'entre nous réclamerions le support immédiat de notre mère, ainsi qu'une barouette d'opiacés, si nous étions soumis à pareille torture. Keven, lui, me parle posément et esquisse même parfois un léger sourire.

« J'ai tout le temps, tout le temps, tout le temps mal », assure-t-il néanmoins au sujet de l'indicible inconfort qui lui tenaille les jambes, bien qu'il en ait perdu l'usage.

« Ça m'arrive d'avoir moins mal, mais je n'ai jamais pas mal. Dans la dernière année, je les ai comptés, il y a seulement quatre matins où je me suis réveillé sans aucune douleur. Tu vois, présentement, c'est comme si ça pétillait, je sens une pression, mais parfois la douleur devient vraiment forte, c'est plus comme des chocs, des éclairs. »

C'était il y a exactement cinq ans et vous vous en souvenez sans doute. Un soir de week-end, Keven Laroche sort dans les bars avec des amis ­- une histoire de coeur le tracasse et il boit avec la soif de celui qui cherche à endiguer le flot de ses pensées. En rentrant chez lui, le jeune prof grimpe sur le rebord du pont Terrill pour une petite séance de funambulisme urbain. « Ce n'était pas la première fois que j'essayais ça. Quand ça n'allait pas, il fallait que j'aille chercher un rush d'adrénaline. Je pensais faire quelques pas, puis redescendre. J'étais en gougounes... C'était pas brillant. » Une chute de plusieurs mètres le rend paraplégique.

Mieux vaut vous avertir tout de suite : cette chronique n'est pas une de ces bûches avec lesquelles bien des journalistes (dont moi) alimentent périodiquement la fabrique à espoir en laissant entendre, avec un mélange de bonne foi, de projection et de pensée magique, que la résilience triomphe toujours de tout, que le soleil se lève immanquablement sur ceux qui veulent « se battre », et autres fadaises psycho-pop teintant le regard avec lequel nous considérons tout ce que la vie a de dur en ce début de 21e siècle.

Keven Laroche va mieux, oui, mais tout ne va pas bien. Sa lucidité et son refus de donner un sens factice à son accident ne sont rassurants que dans le mesure où vous préférez les vérités cruelles à celles que l'on trempe dans la mélasse lénifiante du déni.

Est-ce que tu t'es pardonné, Keven? Long silence. « Je ne me suis pas pardonné, mais je dirais que j'ai accepté. Pardonné, ça voudrait dire que je ne sens pas mal ou que je ne me sens pas parfois jugé. Il a fallu un jour que j'arrête de blâmer les autres et que j'accepte que c'était de ma faute ce qui est arrivé, mais aussi que je réalise que ça ne donnait rien de m'en vouloir, de me sentir épais pour toujours. Entre la version des événements que je racontais à mes élèves lors de mon premier retour en classe et celle que je raconte maintenant, il y a pas mal plus de détails, mettons. »

Les liens qui nous unissent

Keven Laroche me répétera à plusieurs reprises qu'il ne comprend pas exactement pourquoi son histoire m'intéresse à ce point.

Imaginez la décision la plus niaiseusement irréfléchie que vous ayez jamais prise. Vous avez peut-être déjà trompé la femme ou l'homme de votre vie, vous avez peut-être déjà trahi un ami, vous avez peut-être déjà conduit chaud. Imaginez que vous soyez ramené à cette décision chaque fois que vous baissez le regard.

Imaginez ne plus jamais pouvoir renouer avec l'illusion que votre jugement est infaillible, cette chimère définissant autant la condition humaine que notre commune fragilité. C'est pour ça que l'histoire de Keven Laroche me fascine. Keven Laroche, c'est moi, c'est nous, c'est la somme de nos petites fuites quotidiennes empilées sur les épaules d'un homme payant un prix ridiculement lourd pour une connerie dont tout le monde s'est déjà rendu coupable : manquer de jugement.

Ce prix ridiculement lourd a aujourd'hui non seulement les allures d'un fauteuil roulant, mais aussi celle des sommes insensées qu'il faut trouver quelque part lorsqu'on est handicapé et qu'on veut vivre comme les autres. Keven n'est pas allé au Banquier parce qu'il idolâtre Julie Snyder, mais bien parce qu'il aurait difficilement pu dénicher autrement les fonds nécessaires pour se construire une maison adaptée. Le ski qu'il fait depuis quelques hivers, le kayak à bord duquel il aimerait bientôt voguer : tout ça coûte cher.

Pour tolérer l'intolérable, le jeune trentenaire avale aussi son lot de médicaments. Il défie présentement le pronostic d'un médecin, qui lui a un jour assuré que le contenu de son pilulier l'assommerait trop pour qu'il puisse redevenir le prof au secondaire qu'il était, en terminant une autre année d'enseignement au Triolet.

« J'aimerais un jour pouvoir vivre sans cet espèce de fond de buzz de médicaments », explique-t-il. Un hématome apparu dans une jambe en 2012 est à la source d'une grande partie de ses douleurs. « Il y a une partie de mon cerveau qui sert constamment à gérer le mal, et l'autre partie de cerveau qui est en présence de tout le monde, alors c'est difficile pour moi d'être à 100% dans le plaisir, parce qu'être dans le plaisir, ça demande de se laisser aller. Il y a peut-être juste avec ma fille [Florence, 5 ans] que ça m'arrive, de me laisser aller complètement. »

Cette chronique est peut-être moins lumineuse que vous l'espériez, elle n'est pas non plus désespérée. Keven Laroche arrive à goûter au bonheur, grâce à cette « tête de cochon » (son expression), avec laquelle il s'obstine à ne pas s'enliser dans l'amertume.

J'aime particulièrement cette image de Keven qui, récemment, plantait une haie de cèdres (je n'ai franchement aucune idée comment il y est parvenu) ou qui assemblait un trampoline pour sa fille (je n'ai franchement aucune idée comment il y est parvenu non plus). Nous parlons de ses parents, de son frère. « Depuis l'accident, il n'y a plus de filtre entre nous », se réjouit-il, manière de dire que la vulnérabilité a ceci de puissant qu'elle abolit la distance artificielle qui nous sépare parfois de ceux qu'on aime.

« Avant l'accident, je voulais tout en même temps, je me projetais constamment dans le futur. À vingt-quelques années, je m'étais embarqué dans une sorte de moule : la maison, la job, travailler des heures de fou. Maintenant, je sais que tout ce qui reste, tout ce qui est important, c'est les liens qu'on tisse entre nous. »

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