Dans les bras d'Urbain Desbois 

Urbain Desbois mettait récemment en ligne un nouvel... (Spectre Média, René Marquis)

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Urbain Desbois mettait récemment en ligne un nouvel album entièrement autoproduit, I'm just a poor and lonesome french canadian rockstar, baby.

Spectre Média, René Marquis

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Dominic Tardif
La Tribune

(SHERBROOKE) CHRONIQUE / Nous sommes il y a huit ou neuf ans, sous la lune cuivrée de Rouyn-Noranda. J'ai des favoris épais comme ça et l'expérience journalistique inversement proportionnelle. C'est, autrement dit, ma première fois au Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue. Sur le trottoir devant le Petit Théâtre, entre deux concerts, le jeune scribe esseulé que je suis se cherche des amis.

J'avais, quelques mois auparavant, réalisé pour un défunt mensuel alternatif, une entrevue avec Urbain Desbois au sujet de La gravité me pèse, alors son plus récent album, et voilà que, parmi les fumeurs, surgit le chanteur qui, hourra !, me reconnait. Sans le savoir, il allait me servir une importante leçon (de vie et de job): en toutes circonstances, toujours tenter d'aller au fond des choses.

« Vous autres les journalistes [ça commençait pourtant mal], vous ne posez pas les bonnes questions ! Vous parlez du réalisateur du disque pis de toutes sortes de patentes dans vos articles, mais on s'en fout de ça ! », m'avait-il alors lancé, mi-exaspéré, mi-bienveillant.

Quelle question aimerais-tu entendre ?, avais-je eu le réflexe de lui répliquer. « J'aimerais ça qu'on me demande pourquoi je joue de la musique. »

Sur la terrasse du Boquébière, huit ou neuf ans plus tard, j'inaugure donc nos retrouvailles en prononçant la question que vous devinez - dis Urbain, pourquoi joues-tu de la musique ? ­- non seulement par facétie, mais parce qu'elle se pose plus que jamais dans le cas de mon invité.

C'est que, pas longtemps après notre rencontre à Rouyn, Desbois divorçait, pour ainsi dire, de l'industrie de la musique. Il avait fait paraître au cours de la décennie précédente quatre disques avec le soutien d'étiquettes bien établies (La Tribu et Audiogram). D'où la surprise, d'où l'étonnement quand, il y a quelques semaines, un nouvel album d'Urbain Desbois émergeait en ligne, sans annonce préalable. I'm just a poor and lonesome french canadian rockstar, baby, que ça s'appelle et ça a été enregistré dans son salon, avec un seul micro, en toute indépendance

« Quand, à 14 ans, j'ai commencé à créer, la musique me procurait vraiment une élévation et ça me le fait encore, parfois, répond-il finalement. C'est pour cette raison-là que je joue de la musique et ça n'a grand-chose à voir avec la possibilité de gagner ma vie. C'est plus pour atteindre cet état un peu magique qui m'a tout le temps procuré un bien-être hallucinant. »

Urbain Desbois n'entretient donc aujourd'hui aucune autre ambition que celle, noble, que ses maudites belles chansons, pleines de sain cynisme et de rêche tendresse, rejoignent les oreilles de ceux que ça intéresse. La décennie où il se sera échiné, malgré sa tête de cochon, à devenir un vrai bon soldat du showbiz québécois ne lui aura, de toute façon, jamais vraiment permis de goûter à autre chose que la frugalité.

Analogie agricole: « Si t'enlèves la vache de l'industrie laitière, l'industrie laitière n'existe plus. Si t'enlèves le musicien de l'industrie de la musique, l'industrie n'existe plus. Mais, étonnement, plus tu t'éloignes de la vache, plus il y a de l'argent qui est généré. Le fermier n'en fait pas beaucoup, mais rendu au fromage et au yogourt, ou au gars qui transporte le lait, c'est différent. Dans la business de la musique, plus tu t'éloignes du musicien, plus tu vois des gens avec des soins dentaires, des assurances collectives, des vacances. Nous, on a jamais rien. »

Détestable culture

Au-delà de ce constat tout aussi désolant que pas nouveau, c'est surtout la crainte de s'endormir qui aura précipité Urbain Desbois en dehors de l'autobus du show-business. Dans les années 80, celui qu'on appelait encore Luc Bonin gagnait ses galons en accompagnant à la guitare les séditieux personnages de la poésie marginale et de l'art performance qui agitaient le Montréal underground. Un an et demi après avoir fait paraître La gravité me pèse (2007), c'est cet indocile et intenable punk qui reprenait le dessus. « J'ai appelé ma gérante pour lui dire que j'arrêtais. Toute la business culturelle m'ennuyait, se rappelle-t-il. La culture, c'est une affaire que je déteste ! »

Han ? Quoi ? Tu détestes la culture ? « Je suis un grand amateur d'art, mais la culture, j'haïs ça. Quand j'entends: "Ah, ceci est bon pour la culture", ce que j'entends surtout, ce sont des gens qui veulent organiser en Quartier des spectacles ou en émissions de radio plates notre façon d'aimer l'art, qui veulent mettre l'art dans des boîtes pour nous le vendre après. »

Discours à scrap, rock bric-à-brac tiré du nouvel album, raille ce « langage à rien » au rythme duquel nos industries culturelles tournent souvent à vide, écartelées entre une passion puérile pour la fraîche nouveauté et une mortifère dépendance aux succès d'increvables chanteurs gériatriques. « Fais-toi pas de mauvais sang avec les couplets, les mots, les images, les messages, les métaphores. C'est seulement le refrain qu'on retient à la toute fin », ironise Urbain.

Face à la puissance de la vacuité, ne reste peut-être qu'à se bercer au son de Dans tes bras, douce supplique d'un jeune quinqua affolé par l'infinie résilience de la connerie qui, de connivence avec le consumérisme, le bruit et la violence (symbolique ou pas), étouffe notre monde. « Tu peux faire le vide tant que tu veux, on t'envoie toujours un camion pour te remplir à nouveau », regrette le poète, en implorant quelqu'un de lui donner un hug. « C'est vraiment pas une chanson d'amour, insiste-t-il. C'est une chanson de peur. Je te raconte quelque chose, OK ? » OK.

« C'est l'histoire d'un accident de char qui m'est arrivé à Gould [où il habite à temps partiel]. Je montais une côte avec des mauvais pneus, j'ai croisé un truck d'huile et j'ai dérapé. Mon char a viré à l'envers. Le camionneur est arrêté pour voir si j'étais correct. Je suis sorti de l'auto, j'étais couvert de gobelets, de papiers et de fond de cendrier qui m'étaient tombés dessus. Le camionneur s'est approché et je lui ai sauté dans les bras. Il m'a serré fort - c'était un gros moustachu - et il m'a dit: "T'as eu peur, han?" La meilleure chose qui peut t'arriver dans ces moments-là, c'est que quelqu'un te prenne dans ses bras pendant 30 secondes, une heure ou une vie. Que quelqu'un te dise: "Oui, tout s'écroule, mais c'est correct, je te tiens." »

En absence d'amoureux réconfortant, d'ami charitable ou de camionneur moustachu, la musique d'Urbain Desbois pourra aussi momentanément faire l'affaire.

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