Luc Lemay :  brutale musique de chambre 

Luc Lemay, dans son studio de Richmond.... (Spectre Média, Frédéric Côté)

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Luc Lemay, dans son studio de Richmond.

Spectre Média, Frédéric Côté

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Dominic Tardif
La Tribune

(SHERBROOKE) CHRONIQUE / Sur une table basse, trois petites piles de livres, dont un exemplaire des Lettres à une jeune cinéaste de Micheline Lanctôt, une histoire du death metal et du grindcore à la couverture dûment sinistre intitulée Choosing Death et un recueil de poèmes de Gilles Vigneault. Chez qui nous trouvons-nous? Nous nous trouvons au fond du chemin Lucas, à Richmond, dans l'antre de Luc Lemay, effervescent cerveau derrière un des groupes les plus novateurs de l'histoire du death metal, Gorguts.

Au rez-de-chaussée de la maisonnette blanche transformée en studio, sise en bordure de la vaste terre agricole d'un ami : des livres, oui, mais aussi des disques, une cuisine et un piano, sur lequel notre hôte compose de la musique pour orchestre. Aux murs : un portrait de Chostakovitch et un autre de Bach. À l'étage : des guitares, des amplis, un lit et de l'équipement d'enregistrement. Par la fenêtre : un vaste champ, que traverse parfois Luc pour rejoindre le bois, le temps d'une marche, quand les idées se dérobent sous ses doigts.

« Connais-tu le cinéma de Tarkovski? », me demande le sympathique chanteur, guitariste et compositeur en agrippant un récent numéro du magazine Séquences, qui consacrait un long papier aux films du mythique réalisateur russe (dont je n'avais jamais entendu parler). « Le batteur de Nero di Marte tripe ben raide dessus. On a passé toute la tournée à en parler », poursuit Luc au sujet du groupe italien avec qui Gorguts partageait l'affiche d'une série de vingt-cinq concerts en mars et avril derniers, partout en Scandinavie et en Europe.

Voilà le genre d'image - deux artisans du merveilleux monde de la musique lourde bavardant cinéma de répertoire - qui, espérons-le, torpillera le dernier préjugé auquel pourrait s'accrocher celui qui ose encore dépeindre le métalleux en bête multiplicateur d'acouphènes.

Mozart dans sa manche

Fondé en 1989 à Danville par Lemay, Gorguts incarne ce que le metal peut déployer de plus complexe et exigeant, a fortiori depuis Obscura (1998), sorte de Refus global du death metal ayant jeté les bases d'un nouveau langage empruntant à diverses avant-gardes musicales. Après une pause discographique d'une dizaine d'années, durant laquelle Lemay s'est consacré à la sculpture sur bois (« J'ai fabriqué les enseignes de tous les commerces en ville », blague-t-il), Gorguts renaissait en 2013 avec Colored Sands, album-concept sur le Tibet et ses relations violentes avec la Chine (vous avez bien lu).

Pleiade's Dust, nouvel album composé d'une seule longue pièce de 33 minutes, célèbre pour sa part le rôle du monde arabe dans la longue marche de l'humanité vers la connaissance en racontant l'essor, dans le Bagdad du 9e siècle, de la Maison de la sagesse, une bibliothèque où le savoir se réfugiera à la suite du déclin de l'Empire romain. D'importants textes scientifiques et philosophiques issus d'autres civilisations y seront traduits et étudiés, jusqu'à sa destruction en 1258 par l'invasion mongole. Plusieurs années plus tard, de pareils pillages seront commis par l'armée américaine en Irak ou encore, plus récemment, par l'État islamique. L'humanité est un éternel mauvais élève, condamné à incendier les fruits de sa beauté, rappelle douloureusement Pleiade's Dust.

A-t-on vraiment besoin de répéter ici que Luc Lemay ne correspond pas au cliché du parolier metal à l'imaginaire tyrannisé par des visions de corps démembrés, de diables éborgnés et autres bédéesques outrances dignes de sanguinolents films d'horreur?

« Ce n'était pas forcément mon intention de départ, mais je suis heureux de montrer le monde arabe sous un autre jour que celui que présente l'actualité », explique le seul survivant de la mouture originale de Gorguts, avant d'évoquer The House of Wisdom : How Arabic Science Saved Ancient Knowledge and Gave Us the Renaissance, l'ouvrage auquel il s'est abreuvé pour élaborer les textes de ce cinquième album.

« Le sketch de RBO à Génies en herbe, avec les métalleux, c'est encore très présent dans l'esprit des Québécois », regrette-t-il, sans amertume ni colère, au sujet des idées reçues qui collent encore aux fesses des ses hirsutes compatriotes. « Mais tu vois, maintenant, j'ai des formules toutes prêtes pour ceux qui, par exemple, me disent : "Ouain, on n'entend pas les paroles, ça crie." Je réponds : "Tu écouteras l'air de la Reine de la nuit dans La flûte enchantée de Mozart" C'est tellement aigüe qu'on entend rien non plus. » Sourire taquin. « C'est toujours pratique d'avoir Mozart dans sa manche. »

« Composer, c'est composer »

La musique classique, Luc Lemay connaît. Animé par une soif de connaissances en apparence inextinguible, il s'inscrivait il y a une vingtaine d'années à l'école Vincent-d'Indy pour y jouer de l'alto, après avoir appris par lui-même le violon grâce à un instrument trouvé par son père plombier dans un sous-sol. « En secondaire 2, j'avais demandé à mon prof d'histoire au Mont-Saint-Anne, Jules, s'il pouvait me prêter ses disques de musique classique. Il m'avait filé L'apprenti sorcier de Dukas en me disant : "Faut que tu y fasses attention comme la prunelle des tes yeux." »

Malgré ce goût pour les cultures savantes, notre quarantenaire grisonnant est encore à bien des égards l'ado de Danville qui occupait ses soirées à jouer de la guitare et à gérer son courrier. Il fut une époque où les métalleux, surtout ceux qui habitaient loin des métropoles, devaient échanger des lettres avec d'autres adeptes de par le monde afin d'obtenir leur nouveau fixe de musique, sous forme de cassettes.

« La première critique que j'ai reçue, ça venait d'un Norvégien. Je lui avais envoyé une cassette de deux tounes de Gorguts enregistrées pendant une pratique et il m'avait répondu! Je capotais; j'avais une lettre de la Norvège! Il me disait : "Man, it's fucking brutal" », me raconte Luc, avant de se lever pour aller chercher dans sa bibliothèque un recueil des fanzines du Norvégien en question, Metalion. Il courra aux quatre coins de son studio à plusieurs reprises pendant l'entrevue, afin de me mettre en les mains le disque d'un groupe l'ayant profondément marqué, où les partitions qu'ils s'exercent présentement à écrire à main levée, sans l'aide d'un piano.

Mais ces prétendues similitudes entre musique classique et musique metal, n'est-ce pas qu'une louable défense d'un milieu cherchant de la crédibilité? « Non, pas du tout. Composer, c'est composer, tranche Luc. Différents créateurs font jouer leurs idées par différents groupes d'instruments, tout simplement. Pour moi, Pleiade's Dust, c'est de la musique de chambre jouée avec des instruments électriques et des percussions. » De la musique de chambre fucking brutal.

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