Jacques Rougeau, conteur d'histoires

Jacques Rougeau entretient tous les espoirs au sujet... (Spectre Média, Julien Chamberland)

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Jacques Rougeau entretient tous les espoirs au sujet de l'avenir de son fils, Cédric.

Spectre Média, Julien Chamberland

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Dominic Tardif
La Tribune

CHRONIQUE / Nous en sommes à peu près à la moitié de cette entrevue bière Clamato devant public quand Jacques Rougeau se lève de son tabouret pour raconter, avec un luxe de mimes et de contorsions faciales, l'enregistrement d'une promo télévisée créée dans les années 90 à la WWF afin de préparer l'arrivée dans le ring de son infâme personnage de policier de la GRC, The Mountie. L'anecdote, plutôt burlesque, met en scène des touristes américains, un cheval, ainsi que la partie la plus sombre de l'anatomie de l'animal.

Il ne s'agit que d'une des multiples occasions où je perdrai complètement le contrôle de la conversation. Ce n'est pas, à ce moment-là, une vieillissante légende la lutte qui se trouve devant moi à la Taverne Alexandre, mais bien un authentique humoriste, quelque part entre Michel Barrette et un vendeur de voitures.

Quel pourcentage de son succès Jacques Rougeau attribue-t-il à son explosive loquacité, incessante

logorrhée au coeur de laquelle l'expression «M'a te raconter quelque chose» tient presque lieu de ponctuation?

«Au moins, la moitié», estime le quinquagénaire. «Les vrais bons lutteurs, comme Macho Man Randy Savage, c'est fou comment ils étaient forts au micro. Ou prend Jake The Snake Roberts, il était meilleur au micro que dans l'arène. Quand il faisait ses entrevues, les autres lutteurs, on était tous comme des bébés en l'écoutant.»

Raconter des histoires, c'est ce qu'a fait Jacques Rougeau toute sa vie, en dansant ce drôle de ballet baptisé lutte professionnelle, dans un ring où toutes les querelles peuvent, et doivent, se résoudre au bout d'un compte de trois.

En 1986, il joint en compagnie de son frère Raymond les rangs de la WWF (maintenant la WWE), une «jungle», dit-il, peuplée de monstres abrutis de drogues, et/ou bouffis de stéroïdes, et/ou aveuglés par leur ego, triste distribution d'une carnavalesque caravane de pièces d'hommes dont les costumes polychromes illuminent toujours nos plus précieux souvenirs d'enfance.

«Ce qui m'a sauvé, ce sont mes fils», insiste Jacques, en évoquant l'horaire invraisemblablement taxant qui transforme les lutteurs en bêtes de somme. «Mais il y a d'autres gars qui, pour soulager cette douleur de ne voir leur famille que 4 ou 5 jours par mois, prenaient des Quaaludes, des uppers, des downers, qui allaient aux danseuses le soir. C'était pas tous des mauvais gars, mais ils n'aimaient pas leur vie. C'est fou toutes les larmes que j'ai laissées à l'aéroport. Quand je revenais à Dorval et que ça faisait 25 jours que je n'avais pas vu mon fils, je courais comme un malade, je dépassais tout le monde dans la file en disant que j'avais une urgence. C'était 45 minutes que je sauvais et que je pouvais passer avec lui. J'arrivais avec plein de cadeaux. C'est comme ça que j'achetais l'amour de mes enfants.»

Irait-il jusqu'à parler d'un rythme de vie inhumain? «Disons que si t'es pour faire ça, colle ton argent, va pas toute la dépenser. J'ai une belle demeure à Rawdon, mais j'ai juste ça dans la vie, sinon, je suis dans ce qu'on appelle la classe moyenne. Quand je suis allé à la WWF, j'avais en tête que j'allais être là toute ma vie. Raymond, lui, était plus sage et il me disait : "Jacques, je viens de passer chez vous, j'ai vu que t'as un gros yacht dans la cour". J'aurais pu être plus responsable.»

L'avenir de Cédric

Jacques Rougeau quittera la WWF au nom de son honneur personnel - une victoire depuis longtemps promise sera révoquée juste avant le grand soir au duo qu'il formait avec Pierre-Carl Ouellet -, et reviendra à la vie normale après un bref séjour à la WCW.

Dépité par la lourde dose de jurons, de décolletés pigeonnants et de tables-dans-lesquelles-se projeter qui grossissaient désormais ce soap de muscles saillants pour lequel il avait beaucoup sacrifié, Jacques met sur pied ses spectacles de lutte familiale. Il ambitionne alors de réhabiliter son sport en tant que divertissement de bon goût, pour les 7 à 77 ans, comme à l'époque de grâce de son père Jacques (toujours parmi nous à 86 ans) et de son défunt oncle Johnny.

Herculéen vingtenaire de six pieds et sept pouces, son fils Cédric tient le haut de l'affiche de ces galas, tout en rêvant à la WWE, même si son père lui a pendant toute son enfance interdit de regarder leurs émissions. Une fracture à la jambe, subie à l'entraînement, l'empêchait il y a quelques mois de participer à un camp d'essai auquel l'avait convié la NXT, le club-école de la WWE. Tout en étant toujours très critique de la fédération américaine, Jacques nourrit la conviction que son fils, s'il devait atteindre cette ligue majeure, résistera aux tentations d'un monde où, malgré de nombreux changements, le chacun-pour-sa-gueule règne toujours.

Le fan que je suis, parce qu'il adore les histoires qui finissent bien, rêve pour sa part d'une grande réconciliation publique entre Jacques et son frère Raymond, avec qui il s'est brouillé il y a une dizaine d'années à la suite d'une chronique d'André Rousseau (du Journal de Montréal).

Au fait, Jacques, comment as-tu appris que la lutte entretenait un rapport à la réalité différent, disons, des autres sports?

«J'avais 13 ans. Mon père luttait à Trois-Rivières face à un Japonais, qui a glissé par accident et qui lui a cassé la jambe. Le lendemain, il affrontait Michel Justice Dubois à Repentigny. À l'hôpital, mon père répétait au médecin : "Donne-moi des pilules, mais tu ne me mets pas dans le plâtre." Arrivé à Repentigny, mon père me dit : "Avant le combat, tu vas venir dans le coin chercher ma robe de chambre et quand tu vas la prendre, Michel Justice Dubois va s'approcher et il va te donner la main". J'ai regardé mon père en voulant dire : "Comment ça, tu sais ça?" J'avais toujours eu des doutes sur le fait que c'était arrangé, mais je l'avais jamais confronté. Il m'a dit : "Donne-lui la main, pis ça va être correct." D'un côté, j'étais tellement déçu. Mon père, c'était, et c'est encore, mon héros. Je ne comprenais pas pourquoi il voulait que je serre la main de son ennemi. Mais de l'autre côté, j'étais content, parce qu'il venait de m'embarquer dans le show.»

Ce soir-là, après avoir asséné une taloche au petit Jacques, Michel Justice Dubois s'inclinera dans un match minute face au grand Jacques. Les bons venaient encore une fois de restaurer l'ordre du monde.

                                                                      ***

Jacques Rougeau, son fils Cédric et leurs compatriotes présentent leur spectacle de lutte familiale à guichets fermés le 4 juin à Drummondville.

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