Yves Nadon, au-delà des mezzanines

Yves Nadon: «Débattre de la place du livre... (Spectre Média, René Marquis)

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Yves Nadon: «Débattre de la place du livre à école, ça va demander plus que de s'offusquer, ça va demander de réfléchir.»

Spectre Média, René Marquis

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Dominic Tardif
La Tribune

(SHERBROOKE) CHRONIQUE / «On a eu 8000 partages sur Facebook avec l'histoire des mezzanines, mais j'aurais préféré qu'on ait 8000 partages avec le congrès.»

Le congrès dont Yves Nadon parle, c'est De mots et craie, une rencontre lors de laquelle la semaine dernière, au Delta de Sherbrooke, 700 professionnels de l'enseignement partageaient les plus fécondes stratégies qu'ils utilisent en classe afin qu'un amour pérenne pour la lecture, l'écriture et la littérature bourgeonne dans la caboche des gamins qui, chaque jour, alignent leurs précieux petits cerveaux devant eux.

Les mezzanines, ce sont - vous en avez entendu parler, c'est sûr - ces aménagements imaginés par Nadon lui-même à l'école primaire Notre-Dame-du-Rosaire, permettant à ses élèves de lire dans leur coin, en toute tranquillité. La Régie du bâtiment du Québec, dans toute sa lumineuse bienveillance, en ordonnait la démolition il y a trois semaines.

La suite est aussi prévisible qu'un mauvais polar scandinave: avalanche de commentaires indignés sur Facebook et déferlement de (nécessaires) reportages questionnant la kafkaïenne décision de la Régie.

Parenthèse: Il suffisait pendant cette crise d'être investi d'un minimum de mauvaise foi pour s'amuser du ton empesé que surjouaient, en nobles justiciers, nombre d'animateurs dénonçant cette absurdité - «On ne va pas empêcher nos jeunes de lire!» - alors que les émissions dont ils tiennent la barre au quotidien ne savent concevoir la culture autrement qu'en banal divertissement. Fin de la parenthèse.

«La vague de support qu'on a reçue pour les mezzanines a fait beaucoup de bien, précise Yves, je ne vais pas dire le contraire, mais sur les médias sociaux, les gens aiment s'offusquer, aiment penser qu'ils sont dans la gang des bons, et que les autres sont les méchants. Disons que les méchants étaient clairement identifiables dans cette histoire-là. Mais débattre de la place du livre à l'école, ça va demander plus que de s'offusquer, ça va demander de réfléchir.»

Vous l'aurez lu ici en primeur: les pires ennemis de la lecture à l'école ne logent pas à la Régie du bâtiment du Québec. Où se trouvent-ils alors? Ils se trouvent d'abord dans chacune de ces tapes dans le dos avec lesquelles nous nous autocongratulons, satisfaits de nous-mêmes et de notre colère, après avoir cliqué J'aime sur un statut vilipendant la destruction des mezzanines, ou la déclaration idiote d'un énième ministre de l'Éducation.

«Je ne vois pas personne s'offusquer qu'il n'y ait pas de livre dans les écoles», insiste Nadon, qui a consacré toute sa vie à défendre cette idée parfaitement saugrenue: la présence de livres dans l'environnement immédiat d'un enfant contribuera grandement à le transformer en authentique lecteur.

Les ennemis de la lecture se terrent aussi parfois là où, pourtant, on espérait jamais ne les surprendre.

«La facilité avec laquelle on a décidé de boycotter les activités culturelles cette année en dit beaucoup sur notre profession. J'étais en colère qu'on fasse ça, martèle Yves. J'ai entendu des grossièretés comme: "C'est pas ma job, les activités culturelles!" Viens pas me dire que ce n'est pas ta job, de défendre la culture! Mais je sais, je sais, oui: on est pris entre le discours gouvernemental qui banalise notre travail, et celui des syndicats, qui essaient de tout politiser ce qui se passe dans une école, qui veulent qu'on devienne des cartes à punch.»

Pour en finir avec les examens

Il faut en finir avec le dogme de la note à tout prix, insiste Yves Nadon, en réagissant aux propositions du député de la CAQ, Jean-François

Robert, qui souhaite imposer des examens ministériels à chaque fin de cycle au primaire, relayant ainsi une idée reçue selon laquelle le chemin menant à la connaissance est pavé de crayon rouge.

«Je n'ai jamais vu un enfant dire: "J'ai eu 60%, wow, je vais me rouler les manches et le mois prochain, je vais avoir 80%. Les enfants comprennent vite que présentement, ils ne viennent pas à l'école pour apprendre, mais pour être évalués», laisse tomber Nadon, bien conscient de la gravité de son constat.

«J'ai en tête cette image d'un éléphant, d'un perroquet, d'un singe et d'un hippopotame qui se trouvent tous devant ce prof, qui leur dit: "Pour être sûr de ne pas niveler par le bas, on va tous vous faire passer le même test: vous allez monter dans un arbre!" Pour moi, ça, c'est précisément niveler par le bas: juger tous les enfants de la même manière, même s'ils ne viennent pas tous du même contexte culturel. Il y a des enfants qui arrivent à l'école et à qui on a raconté 500 histoires, et d'autres à qui on en a raconté deux ou trois, et on leur demande d'être pareils.»

Les classes d'Yves Nadon, qui est techniquement à la retraite de l'enseignement bien qu'il hante toujours avec ses idées subversives les couloirs de Notre-Dame-du-Rosaire et d'autres écoles, avaient les allures d'un club de lecture. Les élèves, dirigés par le prof, y discutaient entre eux des livres, consignaient leurs impressions dans un journal (dont l'enseignant pouvait se servir pour évaluer leur compréhension), mais surtout lisaient, lisaient, lisaient. Beaucoup.

Quand pour la dernière fois, avez-vous répondu à un questionnaire en dix questions, après avoir terminé un roman? Alors pourquoi imposerait-on cet exercice aux enfants? Pourquoi les enfermerait-on entre les pages d'un manuel pendant 45 minutes, pour ne le faire réellement lire que pendant 15 minutes?

«On crée des citoyens qui, au bout de douze ans d'école, savent lire, oui, mais qui ne veulent pas lire. Des gens qui ne veulent plus lire, j'en vois partout sur les réseaux sociaux. On est une société très peu encline à avoir des conversations et très encline à dire: "T'es un trou du cul, parce que tu ne penses pas comme moi."»

Une mezzanine, avant d'être un coin de lecture dans une classe sherbrookoise, est un espace permettant de s'élever au-dessus d'une pièce, ou d'une situation, pour la contempler dans son ensemble. Voilà une autre définition de ce que c'est de vraiment savoir lire.

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