Pour en finir avec le beau-frère raciste 

Michèle Vatz-Laaroussi et Abdelaziz Laaroussi: éternels adversaires du... (Spectre Média, Julien Chamberland)

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Michèle Vatz-Laaroussi et Abdelaziz Laaroussi: éternels adversaires du racisme.

Spectre Média, Julien Chamberland

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Dominic Tardif
La Tribune

(SHERBROOKE) CHRONIQUE / Comment dois-je réagir aux commentaires dégoulinant de préjugés de mon proverbial oncle-un-peu-raciste-mais-tu-sais-Jean-Claude-c'est-pas-un-mauvais-yabe? Je le confronte ou je me tais?

Voilà la question archi-pragmatique que je pose à Abdelaziz Laaroussi et Michèle Vatz-Laaroussi. Je dis oncle, mais qu'on se sente bien libre à la maison d'imaginer cet avatar du racisme ordinaire - dans la mesure où le racisme peut être ordinaire - sous les traits d'une belle-soeur, d'une tante, d'un beau-père, d'une belle-mère, alouette.

« Moi, c'est un beau-frère raciste que j'ai », rigole, mi-amusé, mi-dépité, Abdelaziz, charmant monsieur ayant beaucoup fait pour que Québécois nés au Québec et Québécois nés ailleurs s'assoient ensemble, le temps de boire un thé à la menthe, ou une bière comme c'est notre cas aujourd'hui.

« Je suis un éternel immigrant », observe le jeune retraité, musulman né en Algérie de parents marocains, condamné très tôt par la mort de son père à une sorte d'errance. Il accédera à des études supérieures grâce à ses formidables aptitudes en handball et rencontrera à l'université de Tours une fille de la place, Michèle.

En 1992, le couple entasse sa vie dans quelques petites valises et monte avec ses trois enfants (qui avaient alors entre 18 mois et 6 ans) dans un avion qui les déposera au Québec - Michèle venait d'accepter un poste de professeure à l'École de travail social de l'Université de Sherbrooke.

Après avoir tenté pendant plusieurs mois de se dégoter un boulot comme enseignant en informatique - le domaine qui lui permettait de mettre du fromage sur la table en France -, Abdelaziz fonde sa propre agence de voyages. Les « de souche » viendront rapidement y magasiner leur prochain séjour sous le soleil, sans égard aux origines et à la religion du proprio. Il fut une époque où le monde musulman ne surgissait pas chaque soir au journal télévisé, me rappelle-t-il, une phrase lourde de sous-entendus.

Mais votre beau-frère? « On s'entend très bien! Je l'aide à faire plein de choses quand nous sommes en France, sauf que parfois, il sort des trucs racistes et les autres n'osent pas le ramener à l'ordre. Moi, chaque fois je lui réponds. Il faut toujours répondre, toujours! Quand il écrivait sur Facebook après les attentats de Charlie Hebdo : « Qu'ils retournent dans leur désert manger des scorpions », je lui répondais : « Tu veux que je retourne dans quel désert, manger quel scorpion? »

Il faut, oui, parler à nos cornichons de beaux-frères, ne serait-ce que pour assainir l'air que nous respirerons autour du barbecue cet été, mais aussi afin que nos cornichons de beaux-frères ne se transforment jamais en sombres abrutis.

Je parle de qui? Je parle de ce triste personnage qui dégainait récemment son courageux stylo afin d'écrire avec un infini luxe de fautes d'orthographe des idioties telles que « Musulman Terorist » sur quelques-unes des photos de QuébécoisEs, musulmanEs... et après?, une expo présentée à la bibliothèque Éva-Senécal, en collaboration avec le RIFE (Rencontre interculturelle des familles de l'Estrie), un organisme cofondé par Abdelaziz. Les Laaroussi, ainsi que d'autres membres de la communauté sherbrookoise, cosignaient dans nos pages la semaine dernière une lettre dénonçant ces gestes islamophobes.

L'islamophobie, c'est un gros mot, oui, mais c'est sur cet obscur rivage que finissent par échouer les beaux-frères inoffensifs quand on les gave de radios poubelles et d'alarmistes appels à craindre les réfugiés syriens. C'est sur ce rivage qu'échouent les beaux-frères lorsque des politiciens arrosent de gaz le feu de leur intolérance, en espérant y voir fleurir leur prochain mandat.

« La crise des accommodements raisonnables et le projet de charte du Parti québécois ont eu des impacts terribles sur la vie des musulmans », souligne Michèle sur le ton de celle qui prononcerait une évidence du genre : le ciel est bleu, l'eau est mouillée.

Relever les stores, au propre comme au figuré

Nous pouvons faire le choix myope de considérer ce cas de vandalisme en simple fait divers. Nous pouvons aussi le considérer pour ce qu'il est : la portion spectaculairement visible d'un arbre creusant d'insidieuses, mais profondes, racines dans tous les racoins de notre vie commune.

Difficultés d'accès à l'emploi, non-reconnaissance des diplômes, mise à mal des ressources d'aide : voilà le visage le plus grave d'un certain racisme institutionnalisé. Au Canada, en 2007, un immigrant sur cinq déjà détenteur d'un diplôme universitaire était aux études, alors que ce n'était le cas que pour seulement un Canadien natif sur quinze. « Ne pas reconnaître à ce point-là ce qui se fait ailleurs en termes de formation, c'est une forme d'infériorisation », regrette Michèle qui, dans sa vie de chercheuse, creuse quotidiennement ces dossiers.

Un des ateliers du Forum contre le racisme et les discriminations qu'organisait en mars dernier le RIFE portait le très révélateur nom « Histoires de racisme », sorte de variation sur le concept du potluck, auquel il fallait apporter sa pire anecdote de racisme, plutôt que des croustilles ou du couscous.

« Une jeune femme d'origine africaine racontait que lors de son premier cours en administration, le prof a dit : « Je vois que vous êtes plusieurs Africains, alors je vous préviens tout de suite, ici, on arrive à l'heure. » En classe, pendant les travaux d'équipe, c'est immanquable : les Africains et les musulmans se retrouvent toujours de leur côté », note Michèle.

« Quand on organisait l'exposition à la bibliothèque, avec la Ville, il y a un employé qui parlait du projet en disant tout le temps : « Votre affaire là! », comme si ça ne le concernait pas. Ce n'est pas notre affaire à nous, c'est notre affaire à tous! »

Mettons bout à bout l'ensemble de ces petits camouflets renvoyant constamment les immigrants à leur toute relative différence et demandons-nous pourquoi ce ne sont pas eux à qui prend des envies de vandalisme.

« Lors de notre premier soir à Sherbrooke, on dormait dans une maison qu'on nous avait prêtée, se rappelle Abdelaziz. On a tiré les stores, mais le lendemain, on tirait encore vers le bas et on n'arrivait pas à les relever. On ne savait pas qu'il fallait lâcher pour qu'ils remontent. » Michèle : « J'ai dû demander à une collègue à l'université comment faire, sinon on aurait vécu dans le noir. » Nous rions tous de bon coeur.

Le noir dans lequel avancent les immigrants, et a fortiori les réfugiés, n'est malheureusement que très rarement celui, temporaire, d'un store qui ne se relève pas de la même manière que dans son pays d'origine. Le noir dans lequel avancent les immigrants ressemble souvent à cinq enfants dans un 3 1/2, à des cours de français auxquels assister tout en tentant de se décrocher une job et à des séances sur Skype comme seuls liens avec ses parents vieillissants.

Et le racisme, c'est quoi? J'ai en tête l'image de celui qui, du haut d'un promontoire dressé sur ses privilèges, lancerait de la merde au visage de qui, en bas, cherche à tâtons l'issue d'un tunnel.

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