Widia Larivière : il faut parler des Autochtones vivants

Widia Larivière: «Chez Femmes autochtones du Québec, ça... (Spectre Média, René Marquis)

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Widia Larivière: «Chez Femmes autochtones du Québec, ça fait 40 ans que des femmes luttent contre la discrimination et les inégalités, sans trop qu'on les écoute.»

Spectre Média, René Marquis

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Dominic Tardif
La Tribune

(SHERBROOKE) Exercice: dressez la liste de tout ce que vous avez appris à l'école au sujet des peuples autochtones du Québec et du Canada. Si vous avez traînez vos savates dans le même genre de polyvalente que moi, le présent devoir devrait tenir sur un post-it de petite dimension, ridicule bout de papier traçant les contours de l'immense considération que les gardiens de notre mémoire collective nourrissent pour l'indicible douleur à laquelle ont survécu les Premières Nations.

Même Widia Larivière, Algonquine ayant grandi à Québec, n'aurait pas vraiment pu elle-même, il y a encore quelques années, noircir davantage que ce post-it.

Coordonnatrice de l'aile jeunesse de Femmes autochtones du Québec et visage médiatique de la branche provinciale d'Idle No More, elle n'a compris qu'au cégep l'ampleur de ce génocide qu'ont été les pensionnats autochtones, en prenant elle-même l'initiative de consacrer un travail aux exactions nombreuses jalonnant le passé des siens. Sa propre grand-mère était pourtant de ces 150000 enfants arrachés à leur famille par l'État et l'Église. 150000 vies gâchées: pas exactement une note en bas de page dans l'histoire du plus meilleur pays au monde.

«J'ai rencontré une cinéaste allemande et elle me disait: "Chez nous, on reconnaît ouvertement que l'Holocauste a eu lieu. On en a honte, mais on avoue nos erreurs"; Même s'il n'est pas question des mêmes événements, c'est ce qu'on devrait adopter comme attitude ici: sortir du déni historique et en parler le plus possible dans les cours d'histoire», fait valoir la jeune trentenaire.

«Ma mère m'avait dit par bribes qu'elle avait vécu dans un milieu difficile, mais je ne comprenais pas exactement ce dont il s'agissait, surtout parce que ma mère a tout fait pour ne pas répéter les mêmes erreurs que la sienne. Ce n'est que lors de la commission de vérité et réconciliation que j'ai mesuré comment ça avait affecté sa jeunesse. Elle y a témoigné, même si elle n'est pas elle-même allée dans un pensionnat, et c'est là que je l'ai pour la première fois entendue mettre vraiment des mots là-dessus. Elle racontait que sa mère ne lui avait jamais dit "Je t'aime", qu'elle était froide, pas assez présente. Les pensionnats avaient forcément eu des répercussions sur les habiletés parentales de ma grand-mère. Subir les sévices qu'elle a subis ne te prépare pas à élever une famille.»

Sans compter que parce que grand-maman Betty a été coupée de la langue anishnaabe, elle n'a jamais pu la transmettre à sa fille, qui n'a jamais pu la transmettre à Widia.

Repensez à la colère qui vous a peut-être habité, pour toutes sortes de raisons pas toujours tangibles, à l'adolescence. Imaginez maintenant que pendant cette même adolescence, vous appreniez que votre grand-mère a, enfant, été victime de violences, simplement parce qu'elle appartenait à cette culture qui est aussi la vôtre. Vous contenteriez-vous de hausser les épaules? Non. Vous seriez fort probablement désenchanté dans ce monde dans lequel vous vous apprêtez à entrer.

Une femme comme Widia Larivière, elle, sublime sa colère en carburant alimentant une nécessaire machine à changement dans laquelle nos gouvernements s'acharnaient encore récemment à jeter des tonnes de sable. Widia Larivière compte, d'une certaine manière, parmi ces privilégiés ayant pu respirer l'oxygène de l'éducation et d'un certain confort.

Tous n'ont malheureusement pas le même chance, qui devrait plutôt être un droit, et ne peuvent se délester de leur colère qu'en la retournant contre eux. La drogue et la boisson génèrent une lumière trompeuse et éphémère, mais s'en passer demande une prodigieuse force lorsque vous avancez dans les ténèbres. Ceci n'est malheureusement pas qu'un effet de style: les citoyens de Kitcisakik, en 2016, vivent toujours sans électricité.

S'il suffisait de toucher des arbres

Suicides en série à Attawapiskat, funestes violences entre policiers et citoyens à Lac-Simon, allégations d'agressions sexuelles par des policiers sur des femmes de Val-d'Or et de plusieurs autres villes, fusillade à Dakota Tipi; être un Autochtone au Canada, c'est souvent habiter l'antichambre de la mort. Le respectable et brillant rappeur Samian peut bien invoquer dans un statut Facebook la responsabilité personnelle de ses frères et de ses soeurs bernés par le mirage agonique de la dope, comment se tenir droit quand un système s'applique à alourdir davantage le poids empesant depuis la naissance vos épaules?

«J'ai compris ce que Samian voulait dire», observe Widia. «Il y a toujours une question de choix personnel, mais je ne suis vraiment pas à l'aise avec l'idée de blâmer des gens qui souffrent. C'est important de dire qu'il y a un problème de racisme institutionnalisé entre les peuples autochtones et les différentes institutions non-autochtones. Ce n'est pas un choix la toxicomanie, surtout que la disponibilité des ressources pour les gens qui veulent s'en sortir est inexistante.»

«Mais il faudrait peut-être commencer aussi à s'intéresser aux femmes autochtones pendant qu'elles sont en vie», lance Widia. Voilà un des provocants leitmotiv de la militante, renvoyant les médias québécois à leur fascination parfois morbide pour la misère digne du tiers-monde et la violence à glacer le sang qui tissent le quotidien de trop d'Autochtones.

«Chez Femmes autochtones du Québec, ça fait 40 ans que des femmes luttent contre la discrimination et les inégalités, sans trop qu'on les écoute. Ce qu'on entend dans les reportages d'Enquête, on l'entend depuis longtemps. C'est important, tout en parlant des 1200 femmes autochtones disparues ou assassinées, de soutenir les femmes autochtones vivantes qui ont besoin d'aide.»

Il faut s'intéresser aux Autochtones vivants, oui. Il faut lire la poésie tout aussi charnelle que spirituelle de Natasha Kanapé Fontaine, danser au son des balaises beats d'A Tribe Called Red, regarder les documentaires qu'a réalisés Widia grâce à la Wapikoni mobile, cette roulotte permettant aux jeunes autochtones de faire des vues. Elle était stationnée à Sherbrooke la semaine dernière, devant le Tremplin 16-30 sur Well Sud, à l'occasion du Festival cinéma du monde.

Dans Où sont tes plumes?, court-métrage ludique et coloré que cosignent Widia avec Mélanie Lumsdem, des femmes racontent à la caméra les innombrables situations invraisemblables, parfois cocasses, parfois désolantes, dans laquelle les plonge la méconnaissance des Québécois au sujet de leur culture.

La militante Melissa Mollen Dupuis se souvient par exemple qu'une Québécoise lui ait demandé de toucher avec elle à un arbre, parce que, c'est bien connu, toucher un arbre avec une Indienne, ça porte bonheur. S'il suffisait de toucher des arbres pour goûter au bonheur, il y a longtemps que les oubliés de Lac-Simon ou d'Attawapiskat enlaceraient des conifères.

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