La rage contre la machine de Yes McCan

Yes McCan de Dead Obies: «Pour moi, la... (Spectre Média, Maxime Picard)

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Yes McCan de Dead Obies: «Pour moi, la machine politique est tellement fucked up que même les gens de gauche, qui sont les seuls à poser un regard juste sur ce qui se passe pour vrai, ne sont que des mouches dans le pare-brise, que des soupapes qui permettent au système de continuer d'exister.»

Spectre Média, Maxime Picard

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Dominic Tardif
La Tribune

(SHERBROOKE) CHRONIQUE / Flashback jusqu'à la fin des années 90, quelque part dans la cour de l'école primaire Saint-Joseph de Granby. Yes McCan, de Dead Obies, ne s'appelle encore que Jean-François Ruel. Normal : Yes McCan n'est qu'en 3e ou 4e année. Les rappeurs ne choisissent quand même pas leur pseudo aussi tôt.

Jean-François Ruel, donc, pendant la récré, aperçoit quelques grands tatas de 6e année ridiculiser des élèves appartenant à ce qu'il convient d'appeler une classe spécialisée.

« Je suis habité par une colère majeure depuis toujours », se rappelle MC au début d'une longue entrevue, samedi dernier, quelques heures avant le concert que le groupe cendrillon du hip-hop québécois s'apprêtait à présenter devant un Boquébière à guichets fermés.

« J'ai un cousin qui souffre d'un handicap mental et ça m'a rapidement donné la conscience qu'on n'est pas tous nés avec les mêmes opportunités, que les plus forts doivent prendre soin des plus faibles, poursuit-il. Il y a des gens qui ont plus de misère et c'est la job des puissants de prendre soin d'eux. »

Traduction : Philippe Couillard et Yes McCan ne partagent pas la même vision du monde.

Dans la cour de l'école Saint-Joseph, Jean-François confrontera physiquement les méprisables tortionnaires de 6e année puis, au terme de la bagarre, sera expulsé. Du gaz, rien de moins, sur la petite flamme de sa rébellion d'enfant de la Montérégie tranquille.

Devenu ado, il trouvera des ennemis encore plus détestables chez les dirigeants de cette planète en s'abrutissant les oreilles de Bérurier Noir, mythique groupe punk français, sa deuxième épiphanie musicale après celle d'Eminem.

Dead Obies, engagés?

Cette indignation ne percole pas tellement dans les chansons de Dead Obies, prétexteront peut-être ici certains sceptiques, à qui le barrage de rimes célébrant la fumette et les chaussures de course émaillant leurs textes volontairement cryptiques, a peut-être donné le tournis (avec raison). Et pourtant, Gesamtkunstwerk, plus récent album du sextette, couve de bout en bout une sorte de volcanique fureur, lui conférant un enivrant taux d'inflammabilité.

« On est dans l'édifice pis ça s'pourrait ben qu'y saute », tonne Yes McCan de sa voix de petite peste sur Where They @, et bien qu'il faudrait être sourd pour ne pas entendre là un typique exemple de vantardise hip-hop, il faudrait être naïf pour ne pas y entendre aussi le désir de rupture d'une génération avec ce que la précédente lui propose de métro-boulot-dodo.

Une insurrection sommeille-t-elle chez la jeunesse québécoise, McCan? « Beaucoup de jeunes feelent que le système est pourri, mais tout le monde génère une solidarité négative, note-t-il. Mes parents, et même mon oncle qui a un garage, vont être d'accord pour dire qu'on se fait fourrer, mais en même temps, ils vont dire : ''Tu sais quoi? J'ai tellement travaillé fort dans ma vie, arrête de pelleter des nuages et va travailler 40 heures par semaine toi aussi''. Pour moi, la machine politique est tellement fucked up que même les gens de gauche, qui sont les seuls à poser un regard juste sur ce qui se passe pour vrai, ne sont que des mouches dans le pare-brise, que des soupapes qui permettent au système de continuer d'exister. »

Plus engagés qu'on le soupçonnait, les Dead Obies? Yes McCan, qui se définit comme le plus radical de la bande, nuance : « Quand on se fait booker un show au Dix-30 à Brossard, je suis vraiment mal à l'aise. Ça confronte mes convictions personnelles, mais il y a d'autres gars dans le groupe qui sont comme : « Yo man, on a de la misère à vivre et tu veux encore qu'on se bloque des portes? » Je me suis décomplexé de ça assez vite, et je me suis aussi décomplexé de ne pas revendiquer des trucs à bras-le-corps dans les textes, de rester plus dans l'abstrait. » Deuxième traduction : Dead Obies ne sont pas les Cowboys Fringants.

« Je trouve de toute façon qu'on a tendance à repousser sur les artistes des trucs qu'on ne met pas en pratique. On va leur demander d'être engagés, pendant qu'on continue d'aller chez Guzzo ou au Wal-Mart. Combien de gens qui ont gueulé du Rage Against the Machine ont changé le monde? »

Maudits colonisés!

C'est ce qui frappe le plus en jasant avec Yes McCan : toutes les questions que leur ont posées, souvent avec condescendance, leurs adversaires, en faisant porter à leurs textes en franglais le poids de l'avenir linguistique du Québec, Jean-François Ruel se les était déjà posées. « Mes idoles, c'est Pierre Vallières, Pierre Falardeau, Michel Chartrand », annonce-t-il. Suprême ironie : « Ce sont probablement aussi les héros des nationalistes qui critiquent Dead Obies. »

« Si quelqu'un me demande c'est quoi le livre le plus important que j'ai lu, je réponds Nègres blancs d'Amérique », poursuit celui qui a longtemps voulu devenir écrivain. « Vallières, c'est un des premiers qui a fait le rapprochement entre les Québécois et les colonies africaines, c'est lui qui m'a mené sur la piste de Frantz Fanon [grand penseur de la décolonisation,]. Fanon explique comment c'est le propre des peuples colonisés de se traiter de ci et de ça, de hiérarchiser selon qui a la peau la plus claire ou la plus foncée. C'est ce que j'entends quand on nous traite de colonisés à cause de la langue de nos chansons. »

Désirer ce qu'on trouve

À quoi la jeunesse québécoise rêve-t-elle, Yes McCan? « Ce serait trop prétentieux d'émettre une hypothèse, mais j'ai l'impression qu'on ne rêve pas à grand-chose d'autre que ce qui nous est présenté. Comme l'écrit Guy Debord [dont l'essai La société du spectacle a inspiré Gesamtkunstwerk] : Les spectateurs ne trouvent pas ce qu'ils désirent, ils désirent ce qu'ils trouvent. »

Le soir venu, dans l'humidité d'un Boquébière rempli à ras bord, est-ce grâce à la pinte d'IPA, est-ce grâce à la basse, est-ce grâce à cette verte odeur qui tapisse l'air, ou est-ce grâce à cette compacte meute de jeunes qui torpillent les codes du passé en reprenant en choeur des chansons auxquelles leurs parents ne comprendraient rien du tout, il est néanmoins tentant de croire qu'un nouveau printemps pourrait se lever. Ne restera plus qu'à blâmer le galvanisant pouvoir de la musique si, demain, le statu quo triomphe toujours.

*****

Dead Obies sera de retour à Sherbrooke le 4 novembre, au Théâtre Granada.

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