De Rideau Hall au bar Le Duplessis

Fabien Cloutier s'est entretenu lundi au bar Le... (Spectre, Jessica Garneau)

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Fabien Cloutier s'est entretenu lundi au bar Le Duplessis avec notre chroniqueur Dominic Tardif à l'occasion de la première édition, sous l'égide de La Tribune, des entrevues bière Clamato devant public.

Spectre, Jessica Garneau

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Dominic Tardif
La Tribune

(SHERBROOKE) CHRONIQUE / C'est systématique. Chaque fois que je mets les pieds au Duplessis, sur Dufferin, je marche directement jusqu'au juke-box, je glisse mon petit change dans la fente et sélectionne quelques succès dorés de ZZ Top, Queen et autres Eagles. Du bon vieux classic rock.

Sauf lundi, parce que lundi, Fabien Cloutier était dans la place. Sauf lundi, parce que Fabien Cloutier n'aime pas le classic rock. Ça revient fréquemment dans ses pièces, ça revient aussi dans Trouve-toi une vie (Lux), le tout chaud recueil rapaillant sous une même couverture les chroniques décortiquant des régionalismes qu'il a d'abord mitraillées à Plus on est de fous, plus on lit. Cette caustique douzaine de pétages de coche rappelle à notre mémoire la rare adresse du créateur de Scotstown et Cranbourne dans le domaine de la digression atomique et de la décapante divagation.

J'avais évidemment deviné que la musique chouchou de nos amis les boomers avait valeur de symbole dans ses propos, mais je lui pose quand même la question en début d'entrevue : c'est quoi, Fabien, ton problème avec le classic rock?

« C'est juste que je trouve que ça occupe trop d'espace. Je suis tanné des retours, je suis tanné de la nostalgie, je suis tanné, parce qu'il y a plein d'artistes émergents qui ont des choses à dire et que, pendant ce temps-là, il y a quelqu'un qui est content d'entendre Black Betty. »

« À un moment donné, quand on connaît pas des affaires culturellement, ce n'est pas juste la faute des médias », poursuit-il, mi-emporté, mi-railleur, en évoquant la chronique qu'il a consacrée à l'expression Yinque à wouèr on woé ben, banale prémisse qu'il transforme rapidement en prétexte pour suggérer, à ceux qui reprochaient au Gala de l'ADISQ de ne récompenser que des inconnus, de se mettre dans l'oreille une des quelques bonnes chansons qui ont été enregistrées depuis la parution de Bad Moon Rising de CCR en 1969. « Des fois, c'est peut-être de notre faute si on ne connaît pas quelque chose. C'est peut-être de notre faute si on n'est pas assez curieux. »

Fabien avouera malgré tout, à mon grand soulagement, ne pas toujours savoir résister au grisant plaisir du poil qui se dresse sur les bras au son d'une power ballade. Sa préférée? Still Loving You de Scorpions. Un homme de goût.

Populaire, pas populiste

On a beaucoup répété au sujet du théâtre de Fabien Cloutier qu'il met en scène des victimes du système, autrement dit, des gars et des filles mal nés, à qui la vie n'a pas fait de cadeau.

Et pourtant, cette idée, celle de la responsabilité qui nous incombe tous d'être curieux et de s'élever au-dessus de notre condition culturelle et sociale, ressurgit de plus en plus, comme un leitmotiv, dans les textes de l'auteur et comédien. Assume, le titre de son nouveau spectacle d'humour, le premier dans lequel il monte sur scène tel qu'en lui-même, pourrait aussi être entendu ainsi : Arrête donc, mon chum, de tout le temps te plaindre.

Cette tension entre ces deux ambitions - montrer comment un système produit une désolante quantité de laissés-pour-compte et dire à ces mêmes laissés-pour-compte qu'ils ont leur sort entre leurs mains - apparaît indissociable de la trajectoire de Fabien Cloutier.

Fils de Sainte-Marie-de-Beauce, le jeune quarantenaire a tâté de la scène au secondaire, mais ce n'est qu'une fois au cégep, en tombant sur une annonce dans Voir, qu'il apprend l'existence d'une telle chose qu'une école de théâtre. Il arrive à l'écriture pendant ses études en comprenant que les campes dans le bois et les virées en bazou qui ont meublé son adolescence, et son imaginaire, ne font pas partie de celui de ses collègues.

« Quand j'ai commencé à écrire du théâtre, je n'en avais pas vu beaucoup, mais ce que je voyais à la télé, c'est du monde qui travaillait dans des agences de pub à Montréal et qui était branché. Je ne voyais pas le monde que je connaissais et qui occupe toutes sortes de métiers, ou quand on les voyait arriver, ils étaient des caricatures de tout ça. J'ai un respect fondamental pour l'ouvrier ou pour ceux qui ont lâché l'école. Les parcours imparfaits sont ceux qui m'intéressent le plus », se rappelle le poil à gratter de l'émission Esprit critique.

« Je crois qu'il y a moyen d'être populaire, sans être populiste », dira aussi celui qui recevait l'automne dernier un prix Gémeaux pour son rôle dans Les beaux malaises, puis un prix du Gouverneur général le mois suivant (couronnant sa pièce Pour réussir un poulet), une des plus hautes distinctions du monde littéraire canadien. On ne fait pas plus grand écart que ça.

Mais entre accepter d'être populaire et flatter dans le sens du poil, il y a une dangereuse marge que Cloutier refuse de franchir.

« Est-ce que l'art doit conforter ou confronter? » demande-t-il, comme s'il s'adressait à lui-même une mise en garde. « Moi je pense qu'il faut trouver un équilibre entre les deux, mais quand l'art ne fait que conforter, je ne suis pas sûr qu'il sert à quelque chose. Même si ça ne se mesure pas, même si je peux pas donner de statistiques, je crois que rentrer dans un musée, ça peut nous transformer. Et tant mieux si on va voir une expo pis on se dit : « C'est de la marde », ça veut dire que tu commences à assumer tes goûts. J'y crois à cette affaire-là [l'art, le théâtre, la scène, la littérature]. J'ai la foi. »

Amen Fabien. Et « signe de devil » au client ou à la cliente du Duplessis qui, après l'entrevue, a choisi Still Loving You dans le juke-box. On vous aime aussi.

Fabien Cloutier présente son spectacle Assume le 12 mars à la Maison de la culture de Waterloo, le 20 mars à l'Auditorium de la Polyvalente Montignac de Lac-Mégantic, le 22 avril au Vieux Clocher de Magog et le 20 mai au Théâtre Granada de Sherbrooke.

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