Gérald Fillion et les «avec pas d'argent»

Gérald Fillion: «C'est ralentir l'économie que d'enrichir quelques... (Spectre Média, Julien Chamberland)

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Gérald Fillion: «C'est ralentir l'économie que d'enrichir quelques personnes, tout en éloignant la majorité de la possibilité d'être mieux, d'être plus heureux.»

Spectre Média, Julien Chamberland

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Dominic Tardif
La Tribune

(SHERBROOKE) CHRONIQUE / Une question quiz, ça vous tente? Oui? Cool! Pouvez-vous identifier qui parle ici? « Les inégalités grandissent, donc les tensions sociales grandissent, donc l'idéal d'une chance égale pour tout le monde est de plus en plus malmené. Ce n'est pas un modèle durable. On ne peut pas continuer très longtemps comme ça. »

Gabriel Nadeau-Dubois, vous dites? Naomi Klein? Françoise David? Non, c'est Gérald Fillion qui parle.

Remontons d'abord le temps jusqu'en 1992. Gérald Fillion a alors 17 ans, est inscrit en arts et lettres au Cégep de Sherbrooke et entreprend de réaliser, dans le cadre d'un de ses cours, un documentaire sur la pauvreté à Sherbrooke, coiffé du poétique titre La pauvreté à Sherbrooke.

Le jeune homme passe un coup de fil à un organisme communautaire et aboutit rapidement, micro en main, sur la rue Alexandre, dans les appartements décatis de vrais de vrais pauvres, là où près de vingt-cinq ans plus tard, la misère fleurit toujours avec la même désolante opulence. Parlons d'un retour en terrain de connaissance pour le journaliste économique le plus respecté au Québec, qui s'attable avec moi à la Taverne Alexandre, quelques heures avant de prendre la parole devant des étudiants de l'Université de Sherbrooke.

« Je comprends que ça peut sonner bizarre parce que, dans mon travail, je parle d'économie et d'argent, mais j'ai toujours été fasciné par la pauvreté, par la modestie, par ce que les gens avec pas d'argent disent et pensent. »

Il s'interrompt un instant, comme amusé par le « avec pas » qui vient spontanément de lui sortir de la bouche, rare accroc à son français irréprochable, puis le répète - « avec pas d'argent, oui » - cette fois-ci en assumant totalement. Tout aussi syntaxiquement fautif soit-il, le « avec pas » porte en lui tout le poids de quelque chose qui pourrait, et qui devrait être là, mais qu'il ne l'est pas.

C'est entre autres ce que je retiendrai de Gérald Fillion, à quel point il est d'abord et avant tout un homme de mots, et pas que parce qu'il a déjà remporté un concours de poésie du temps du cégep, une anecdote dont se sont étonnés avant moi plusieurs journalistes et animateurs de variétés, ce qui en dit sans doute plus long sur notre époque de compartimentage et de cloisonnement, que sur Gérald Fillion. Les cases étanches, de toute façon, ne résistent pas tellement à ce lecteur enthousiaste et ami de la culture, qui a étudié en communications, avant d'être propulsé journaliste économique grâce à un patron insistant, malgré sa méconnaissance initiale du sujet.

Mais revenons à cette fascination pour les pauvres, qui creuse des racines dans Hochelaga-Maisonneuve, un des quartiers les plus démunis au pays, où le petit Gérald a chevauché son premier tricycle, avant de déménager à Lambton, ville natale de son entrepreneur général de père. Sa mère, elle, a fait tous les boulots : serveuse, secrétaire médicale, employée d'une manufacture de couture.

Ce début de millénaire étant de plus en plus rude envers les désargentés, qui doivent se dépatouiller avec rien et remercier béatement les puissants de leur jeter des miettes, comment fais-tu Gérald pour ne pas hurler lorsque tu racontes à Céline Galipeau que les 62 citoyens les plus riches de la boule ont à eux seuls désormais plus de blé que la plus pauvre moitié de la planète (comme l'annonçait Oxfam lors du récent Forum économique mondial de Davos)? T'as pas le goût comme moi de sortir dans la rue et de tout casser? T'es pas choqué?

« Ça me choque, oui, si tu veux », reconnaît posément l'animateur de RDI Économie et de la série Vocation : leader. « C'est choquant pour toutes les raisons que j'énumérais tantôt et, surtout, c'est ce qui est important, c'est choquant parce que c'est antiéconomique. On ne peut pas continuer très longtemps comme ça. C'est ralentir l'économie que d'enrichir quelques personnes, tout en éloignant la majorité de la possibilité d'être mieux, d'être plus heureux. »

Pas vertueux

Il n'en faudra sans doute pas plus pour que certains aboyeurs de droite accusent Gérald Fillion de se ranger à gauche. Lui s'en fout pas mal. « Ça ne m'atteint pas, ce genre d'attaques, parce que je suis ni de droite ni de gauche quand je fais mon travail. J'essaie juste d'être le plus factuel et logique possible. »

Mais phoque Gérald, ça va prendre quoi pour que ça change, pour que le fossé entre riches et pauvres se referme? Je m'emporte. « Il y a déjà une reconnaissance de la part de certains hauts dirigeants de la Banque mondiale, du FMI, du G20, qui savent que les inégalités ne font pas fonctionner l'économie », répond-il sur ce ton apaisant, mélange de bienveillance et d'autorité, avec un soupçon de mojo, qui définit sa présence à l'écran.

« Il y a aussi des endroits sur la planète où on préconise des modèles économiques qui ont pour objectif de réduire les inégalités, pas de les faire grandir », ajoute-t-il, avant de citer l'exemple des pays scandinaves, « pas parfait, mais intéressant », où un filet social à mailles serrées et une réelle redistribution de la richesse vont main dans la main vers l'autel d'un niveau de vie élevé, et d'un indice de bonheur dans le tapis. « C'est quoi l'objectif, au fond, d'une vie? C'est d'essayer d'atteindre quelque chose, c'est de s'accomplir, c'est d'être heureux, non? »

Il revient un instant à son docu d'étudiant, La pauvreté à Sherbrooke, comme étonné par le jeune idéaliste qu'il a été, mais aussi soucieux de pas donner l'impression de se dépeindre en saint. « J'ai toujours eu cette sensibilité-là. Je me suis toujours dit ça ne se pouvait pas qu'il y ait du monde qui soit exclu. Mais, à mes yeux, ce n'est pas vertueux de se demander comment ça se fait qu'il y a des gens qui n'ont pas leur chance. C'est juste normal. » Tous ne partagent visiblement pas la même définition du mot normal.

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