Perdre un sein, mais garder le sourire

Et puis Jessica, Louise, Yasmina, Anny et les... (Collaboration spéciale, David Goudreault)

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Et puis Jessica, Louise, Yasmina, Anny et les 6000 autres femmes qui recevront un diagnostic de cancer du sein cette année au Québec.

Collaboration spéciale, David Goudreault

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«Cancer, cancer, dis-moi quand c'est? Cancer, cancer, qui est le prochain?» - Stromae

CHRONIQUE / Quand je perds mes clés, je capote. Quand je perds du temps, de l'argent ou une partie de Monopoly aussi; je capote souvent. Perdre un oeil ou un coude ou un sein, peu importe la partie de mon corps, serait un cauchemar pour moi. Effleurer l'idée suffit à me nouer les tripes en longues tresses d'angoisse. Mon amie Karen a perdu ses cheveux. Et ses cils. Et ses ongles. Et une partie de son sein. Puis tout un sein. Mais elle n'a jamais perdu le sourire.

Le cancer s'en sacre de Karen et de son sourire, il récidive et poursuit ses ravages avec entêtement. Mais Karen lui rend bien, elle s'en fout de ses intentions destructrices et du risque d'en mourir, elle vit un jour à la fois, parfois un traitement à la fois et c'est déjà beaucoup. Être malade n'est pas une raison pour s'apitoyer et se replier sur soi-même. «L'espoir est dans l'action.» Se morfondre et jouer dans le bobo ne ferait qu'ajouter de la souffrance à toutes celles qu'elle doit déjà traverser. Quelle sagesse pour une femme d'à peine 40 ans! Même la serveuse du café, qui doit faire la moitié de son âge, semble déstabilisée quand Karen lui envoie des blagues et fait briller ses dents blanches. Dur de croire qu'elle a subi l'ablation d'un sein il y a quelques jours à peine.

N'allez pas croire que sa vie est rose comme le célèbre ruban pour autant. Malgré la spiritualité intégrée à son quotidien, malgré cette soif de vivre et la noblesse de son attitude, Karen doit affronter plein d'irritants : les effets secondaires des traitements, la douleur physique qui impose de nouvelles limites, le stress financier lié à la perte de revenus, les complications avec les assurances qui cherchent à payer le moins possible, les regards inquisiteurs de certains malotrus, les inconnus qui lui flattent le crâne et la maladresse extraordinaire du monde ordinaire. «On m'a même dit que j'étais chanceuse, que le cancer du sein, c'est un beau cancer.» Un cancer peut être beau? Je n'ai même pas eu le temps de traiter ces maladroits de tatas qu'elle prenait déjà leur défense. «C'est pas méchant, ils essaient de m'encourager...»

Moi, je trouve ça laid le cancer du sein, dégueulasse même. Il a tué Marie-Josée, une de mes meilleures amies, après de nombreuses récidives et un paquet de souffrances inutiles. Elle a même dû se faire arracher une dent aux soins palliatifs quelques jours avant sa mort. J'en suis encore bouleversé. Non, tout n'a pas de sens. N'en déplaise aux allumés du karma et autres disciples des archanges à l'encens, je ne crois pas que tout sert un grand dessein. Certaines habitudes de vie causent le cancer et la maladie peut frapper avec la cruauté du hasard aussi. Marie-Josée n'avait pas à vivre ça, elle aurait pu garder sa dent, son sein et sa vie. Et moi j'aurais gardé mon amie.

Entre Marie-Josée, tombée au combat, et Karen qui poursuit ses traitements la tête haute, il y a ma tante Michèle qui entame sa rémission, mais doit vivre avec la peur d'une récidive. Comme Karen, elle souligne la qualité des soins qu'elle a reçus, l'humanisme avec lequel les infirmières, les médecins et les techniciens ont accompli leur travail. Mais elle souhaite quand même ne jamais les revoir!

Et puis Jessica, Louise, Yasmina, Anny et les 6000 autres femmes qui recevront un diagnostic de cancer du sein cette année au Québec. Trop en mourront, la plupart survivront, mais combien pourront en profiter pour redonner de l'élan et du sens à leur vie? Voilà où Karen est admirable. En pleine tourmente, elle a décidé de profiter de cet arrêt forcé pour faire du ménage dans sa vie, se reconnecter à elle-même, changer son alimentation, méditer davantage et arrêter de fumer. Entre autres choses.

Elle a son amoureux en renfort. Larry, solidaire et présent depuis le début de leur relation, qui a coïncidé avec la récidive du cancer. Il aurait pu se sauver en courant ou prétexter une difficulté à s'engager. Mais il est là avec elle, même pour rencontrer l'étrange chroniqueur que je suis. J'apprends qu'il est pilote d'avion, ceci explique peut-être cela; gentleman habitué à l'altitude, il sait se comporter avec grandeur. Ils sont dignes. Et courageux.

Je repars un peu plus léger, privilégié d'avoir une amie aussi forte. La prochaine fois que je voudrai faire ma chochotte, me plaindre pour une grippe d'homme ou un orteil accroché au coin d'un meuble, je penserai à Karen. Et j'essaierai d'endurer mes petites souffrances en gardant le sourire.




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