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Je suis Québécois par ma langue. Et je... (Collaboration spéciale, David Goudeault)

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Je suis Québécois par ma langue. Et je suis le frère de tous ceux qui l'embrassent et de toutes celles qui veulent l'apprendre.

Collaboration spéciale, David Goudeault

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(Sherbrooke) « Ils vont nous manger assaisonnés à la faiblesse et à la honte. » Zachary Richard

CHRONIQUE / La racine latine du mot humilité est humus : terre. Être humble, c'est être terre à terre, ni au-dessus, ni en dessous de ses affaires. On manque d'humilité quand on essaie d'imposer sa culture ou sa langue, mais on en manque aussi quand on courbe l'échine, que l'on soumet notre poésie à la langue du marché, quand on accepte d'utiliser une langue étrangère dans notre propre métropole, quand on baisse les bras là où nos ancêtres sont morts pour avoir brandi le poing.

Depuis 400 ans, nous habitons et cultivons un coin de l'Amérique à l'aide d'une particularité fondamentale : notre langue. Cette langue qui façonne nos rapports humains, notre façon de penser et de rêver s'appelle le français, le français d'Amérique du Nord. Plus que vernaculaire, c'est une langue à part entière, avec ses québécismes, ses néologismes, ses emprunts aux langues amérindiennes et inuites, ses mots désuets sur le vieux continent, mais toujours en usage ici. Notre français n'est pas supérieur, mais il n'est pas inférieur au français de France, de Belgique, du Mali ou d'ailleurs. Et surtout, il ne rampe pas en-dessous de l'anglais, eut-il l'accent de la reine d'Angleterre, de Donald Trump ou d'un colonisé content bien de chez nous.

L'anglais contamine notre langue. Un phénomène normal et inévitable, question de géographie et de démographie. D'économie aussi, évidemment. Je ne suis pas un puriste qui perd son plaisir dès que son interlocuteur a du fun. Mais pourrait-on éviter de s'assimiler avec enthousiasme? L'effort qui devrait être déployé pour résister et maîtriser sa propre langue est souvent détourné vers l'utilisation d'expressions anglaises here and there, for the love of it, comme des pincées de glutamates destinées à rehausser la saveur de nos propos. Ça me laisse un drôle d'arrière-goût.

« Mais la musique, ça sonne tellement mieux en anglais! » J'écoute Manu Militari, Klô Pelgag, Bernard Adamus et La Bronze; ça sonne comme une tonne de briques, une tonne de briques francophones. On me répondra par l'enjeu de l'offre et de la demande, mais demandons-nous quel genre de bouette générique nous offre les radiodiffuseurs privés. Impossible de faire découvrir les talents d'ici si on les garde bien cachés derrière les succès formatés pour l'« international ». Oh baby, yeah yeah, i love your body, yeah yeah...

Même défi pour la littérature, l'agriculture ou l'entrepreneuriat. Si on refuse de jouer la carte de l'unicité québécoise au profit de l'alignement mondial (anglophile, à rabais, aseptisé, à l'obsolescence programmée) on court à notre perte. Dans cet interminable boulevard Taschereau que devient la planète terre; dans ce festival de l'acculturation qui enjambe les frontières; dans la Wal-Martisation des rapports humains, pourrions-nous prendre une pause, un instant de réflexion? Oui, l'anglais prévaut à titre de langue du commerce et tant mieux si nos enfants l'apprennent tôt, mais pour faire du commerce, on doit avoir quelque chose à offrir, quelque chose de différent. Et cette différence, cet avantage que l'on devrait utiliser comme un atout se transforme en handicap, en gêne, en honte.

Il n'y a pas de honte à être. Par contre, il y en a beaucoup à se laisser mourir. Avoir la patte dans le piège est une chose, lécher le piège en branlant de la queue en est une autre. On vient d'atteindre le point de bascule dans la métropole : la majorité des habitants n'ont pas le français comme langue maternelle. S'ils veulent l'apprendre, il n'y a plus aucun problème. S'ils préfèrent vivre au Québec en anglais seulement, on a un méchant problème : une menace pour la survie de ma culture, celle de ma mère, de son père, de mes voisins, de Gaston Miron, de Michèle Lalonde, de Lise Payette, de Michel Chartrand et de tous ceux qui se sont battus pour vivre, travailler et s'épanouir en français au Québec.

Tous les connards pressés de me traiter de raciste sont priés de se fermer la gueule; il n'est pas question de race à protéger, mais de culture à partager. D'ailleurs, j'ai beau en discuter en créole avec ma femme immigrante et mes enfants métissés, je n'arrive pas à me sentir raciste... Pas plus que je n'arrive à voir un repli identitaire chez ceux qui veulent préserver la culture très inclusive d'une nation à part, mais à part entière. Je suis Québécois par ma langue. Et je suis le frère de tous ceux qui l'embrassent et de toutes celles qui veulent l'apprendre.

Pour notre fête nationale, je nous souhaite d'être fiers de notre unicité, au-delà du territoire : le français d'Amérique du Nord. Pour aller au plus grand de nous-mêmes, il faut porter notre langue; pas seulement à bout de bras, mais contre le coeur.




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