Ceci n'est pas une fourchette

On regarde souvent les générations qui nous précèdent... (Collaboration spéciale, David Goudeault)

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On regarde souvent les générations qui nous précèdent avec une certaine condescendance, une suffisance qui trahit notre manque de perspective.

Collaboration spéciale, David Goudeault

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(Sherbrooke) « C'est difficile les temps de verbe en temps de deuil. » - Vickie Gendreau

CHRONIQUE / Ceci n'est pas une fourchette, mais le plus bel héritage de mon grand-père. Mieux, c'est le symbole de l'engagement, l'emblème de la persévérance. On pourrait y voir un banal ustensile, un morceau de métal usé, mais les plus brillants observateurs y reconnaîtront le vestige d'une époque robuste mais révolue.

Roger Goudreault, mon admirable grand-père, a usé cette fourchette déjeuner après déjeuner, année après année, la maniant toujours du même angle, jusqu'à distordre et élimer les dents de l'ustensile dans un dégradé à rendre envieux les maîtres de l'art contemporain. Un café, deux oeufs, deux toasts, pain blanc; pas le temps de niaiser. Ce repas structurait ses journées et sa fourchette l'ancrait dans le monde. Un homme de cohérence et d'habitudes.

Au moment de son décès, il venait de célébrer 65 ans de mariage, 65 printemps avec la même femme; pas 15 avec une, 30 avec une autre et la balance au bras d'une petite jeune rencontrée sur Tinder! À l'époque, les curés ne réprimaient pas un sourire en coin à l'énoncé des voeux du sacrement, on se mariait pour la vie pour vrai. Perpétuité, sans possibilité d'appel, ou si peu. Soixante-cinq ans de mariage avec Gisèle, qu'il aimait encore tout autant. S'il pouvait la voir aujourd'hui, toujours fière et curieuse, apprenant à piloter son ordinateur. Leur génération n'est pas à une révolution technologique près.

Roger a toujours vécu dans la maison qu'il a bâtie lui-même, rénovée plusieurs fois au fil des emplois qu'il conservait durant des décennies. À cette même demeure, il a reçu son quotidien régional pendant plus de 60 ans. Gisèle y est encore abonnée et collectionne les chroniques de son petit-fils. Un autre engagement qui traverse le temps, à l'instar de leurs meubles, encore solides, pas comme nos cochonneries suédoises qui se désagrègent à vue d'oeil. Même les électros étaient fiables à l'époque, le frigo de mon enfance servait encore pour le dernier Noël où mes grands-parents nous ont reçus, à plus de 85 ans. Et ils étaient silencieux, les électros, pas mes grands-parents! La scrap que je suis forcé d'acheter à gros prix fait du boucan à longueur de journée et je dois contracter une assurance en sus tellement l'obsolescence programmée empêche les compagnies de garantir la qualité de leurs produits! Désolé, je m'emporte...

Le développement durable, ce n'était pas un concept vide de sens pour mes grands-parents. Les projets se déployaient à long terme. Et ces projets, ces rêves qu'ils avaient ressemblent étrangement aux miens, aux nôtres : avoir un bon emploi, sa propre maison, fonder une famille, voyager, visiter les amis. On regarde souvent les générations qui nous précèdent avec une certaine condescendance, une suffisance qui trahit notre manque de perspective. L'humain change si peu, on ajoute seulement des gadgets au décor. Est-ce vraiment mieux aujourd'hui? Pour les droits des femmes et des travailleurs, la conscience environnementale, la rapidité des communications et l'accès à des revues de cuisine aux thématiques affriolantes, l'évolution est indéniable. Mais pour l'humain, sa famille et leurs aspirations profondes, est-ce vraiment mieux? Le fait que les antidépresseurs soient les médicaments les plus prescrits de la planète constitue un début de réponse...

Le cercle des aînés ne m'a pas glissé de pot de vin pour rédiger un hymne au bon vieux temps. Je ne suis pas amoureux d'une doctorante en gérontologie appliquée non plus. L'élan de sympathie est sincère. Dans l'existence de mes grands-parents régnaient des valeurs inébranlables comme la maison qu'ils ont érigée, le comptoir familial auquel ils ont consacré des décennies de bénévolat, la bienveillance qu'ils incarnaient. Voilà une charpente de vie qui m'a trop souvent fait défaut, une noblesse de l'engagement, une constance admirable pour un petit-fils habitué à tout jeter après utilisation. Solide comme un clou de neuf pouces enfoncé dans une poutre de chêne, leur histoire est un repère fixe à l'horizon, un point qui me permet d'évaluer mon parcours en dents de scie. J'ai changé tellement souvent de jobs, de blondes, de partis, d'appartements, de forfaits téléphoniques. Pourtant, j'aspire à me fixer dans le paysage aussi. J'y arrive plus qu'avant, mais tellement moins qu'eux.

J'ai la chance d'être le petit-fils d'un homme travaillant, riche de ses efforts, de ses investissements qui se calculaient en calendriers et en muscles endoloris. Il avait des économies, j'aurais pu hériter d'une coutellerie en argent. J'ai reçu beaucoup mieux : une seule fourchette, usée par un homme cohérent. Un rappel, une promesse; le temps épuise nos forces, mais c'est par lui que l'on peut marquer les choses et les gens. Est-ce que j'aurai la chance d'en offrir autant à mes petits-enfants, quand mon tour viendra? Je vais conserver un de mes vieux claviers d'ordinateur, on ne sait jamais, c'est parfois l'usure qui révèle la valeur.




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