L'ONU, les morts et nous

Les principaux pays se partageant le commerce des... (Collaboration spéciale, David Goudeault)

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Les principaux pays se partageant le commerce des armes sont aussi ceux ayant la plus forte participation aux opérations de maintien de la paix de l'ONU... Paradoxal, dites-vous?

Collaboration spéciale, David Goudeault

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David Goudreault
Groupe Capitales Médias

(Sherbrooke) « Ceux qui aiment la paix doivent apprendre à s'organiser aussi efficacement que ceux qui aiment la guerre. » - Martin Luther King

CHRONIQUE / La fin de semaine dernière, je développais mon lectorat au Salon du livre de Genève. Je sais, la carrière d'auteur exige plusieurs sacrifices, mais certains sont moins désagréables que d'autres. Dans cette métropole helvétique, les attractions abondent. Entre une fondue au fromage et une session de flânage autour des montagnes, j'ai visité l'office de l'ONU, l'Organisation des Nations Unies. Rien de moins.

Devant son siège, il y a une chaise. Une énorme chaise avec une patte cassée. N'allez pas vous plaindre à la réception, c'est voulu; l'oeuvre de Daniel Berset est engagée. Depuis vingt ans, Broken Chair symbolise le refus des armes à sous-munitions et autres mines antipersonnelles dans les conflits armés. Je soupçonne l'artiste d'avoir voulu dire encore plus avec cette oeuvre qui fait face, qui tient tête, aux dirigeants de cette organisation dédiée à la paix internationale : l'équilibre mondial est fragile, nous sommes déjà endommagés, ne restez pas assis sur votre cul, ou quelque chose comme ça.

L'ambiguïté des oeuvres d'art laisse place à l'interprétation. Selon l'époque, la démarche artistique ou son emplacement, par exemple. Une monumentale chaise estropiée à Genève me paraît lourde de sens. Rien n'est brisé à Genève. Tout est propre, même les punks. Pas d'enfants amputés de guerre, ni de familles affamées, aucune guerre civile à l'horizon. Genève, première place mondiale pour le négoce du pétrole, est belle et lisse comme un billet neuf. À croire que les dirigeants de l'ONU sont venus se planquer loin de leurs clientèles cibles.

Plus bas, sur la rue de la Paix, respirant l'essence des Mercedes et autres Audi surdimensionnés, tout en jetant un oeil circonspect aux centaines de montres à plusieurs dizaines de milliers de dollars exposés en vitrine, je me demandais quel est le secret. Non pas le secret bancaire cultivé dans ce magnifique décor, mais le secret de la paix dans le monde. Plus de Casques bleus? Plus d'aide humanitaire? Plus d'assassinats ciblés? J'avais beau fredonner qu'une colombe est partie en voyage, je ne trouvais pas.

Perplexe, j'ai quitté le luxe raffiné de Genève pour retrouver le confort de Sherbrooke, avec la patte pétée de la chaise de l'ONU de travers dans la gorge. Il serait si facile de me dire que le monde ne va pas si mal, que les attentats, viols collectifs, exécutions sommaires, dictatures sanglantes et autres spécialités de l'animal humain tirent à leur fin. Mais les chiffres me dévisagent, dans mon dépliant de l'ONU, dans un essai sur la crise d'Ukraine, dans un Bilan du monde 2016, dans toute cette paperasse inquiétante que j'ai ramenée de Suisse (plutôt qu'une montre).

Tic tac, jetons un oeil au cadran de l'actualité. 250 000 enfants-soldats dans le monde. Près de 15 000 attaques terroristes par année. La guerre du Darfour accuserait déjà 300 000 morts et 2,7 millions d'humains déplacés au compteur. Plus de 500 000 morts et 2,5 millions de réfugiés syriens. Au Mexique seulement, plus de 80 000 meurtres liés au trafic de drogue dans la dernière décennie. Une armée « non identifiée » envahit la Crimée, encore des milliers de cadavres. Selon le Global Peace Index, seulement dix pays dans le monde ne sont pas en conflit actuellement. Le business de l'armement génère plus de 1500 milliards de dollars US par année (!), et les principaux pays se partageant le commerce des armes sont aussi ceux ayant la plus forte participation aux opérations de maintien de la paix de l'ONU... Paradoxal, dites-vous? Et le temps passe. Tic tac.

Aux pieds de la grosse chaise à trois pattes, touriste parmi les touristes, j'avais cette impression qu'elle finirait par nous tomber dessus. Fuir ou la réparer? Peut-être que les dirigeants de l'ONU nous surveillent par la fenêtre, se demandant si les vacanciers de la misère humaine vont finir par saisir le message, aller au-dessus du symbole, se révolter et exiger de leurs gouvernements plus de diplomatie et moins de canons, plus d'éducation et moins d'hypocrisie. L'autre option, c'est le statu quo, ne rien changer. Peut-être qu'ils ne tomberont jamais, ni la chaise ni le monde. Après tout, à Genève et Sherbrooke, ça ne va pas si mal...




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