L'incontinence sonore

Vous pouvez m'accuser d'avoir le tympan sensible, je... (Collaboration spéciale, David Goudeault)

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Vous pouvez m'accuser d'avoir le tympan sensible, je demeure convaincu de la dangerosité du phénomène; l'incontinence sonore menace la sérénité nationale!

Collaboration spéciale, David Goudeault

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« Ce sont les tonneaux vides qui font le plus de bruit. » - Anonyme

CHRONIQUE / Peut-être habitez-vous à proximité d'un adepte de la rénovation qui n'en finit plus de se tapocher un cabanon ou un gazebo? Devez-vous tolérer un roi de la bricole toujours en quête d'un nouveau projet pour éterniser ses interminables bizounages estivaux? Vous en tremblez d'appréhension dès que le printemps se pointe le bout du bourgeon?

Peut-être êtes-vous voisin d'un excité de la souffleuse, un exalté de la tondeuse, un monstre de nombrilisme qui fait retentir ses machines dès l'aube, ou à la nuit tombée? De l'autre côté de votre haie de cèdres habite un carencé du savoir-vivre impatient de vous voir prendre place à l'extérieur pour savourer un bon repas en famille avant de tondre son gazon dans vos oreilles?

Peut-être avez-vous emménagé près de la demeure d'un amateur de voiture sport, un jeune homme affublé d'un si petit appendice qu'il ressent le besoin viscéral d'avoir un gros moteur, un gros système de son et une grosse attitude pour compenser? Vous devez subir l'absence de silencieux sur son véhicule, ou pire encore, l'installation d'un silencieux conçu expressément pour déchirer le silence en lambeaux?

Peut-être vivez-vous le désagrément chronique d'habiter le périmètre d'un chien soucieux de faire entendre sa présence à tous les êtres vivants à moins de cinq kilomètres? Débordants d'affection pour leur animal, inconscients que le plaisir dont ils jouissent de posséder une bête n'est rien comparé aux contrariétés que leurs jappements génèrent autour d'eux, les propriétaires ignorent vos propres grognements?

Peut-être êtes-vous affublés de ce karma attirant les grignoteurs de pop-corn et autres bavards invétérés dès que vous mettez un pied au cinéma? Et quand vous quittez la salle pour vous retrouver en tête à tête au restaurant, on vous coince entre la cocotte qui hurle dans son téléphone et le joyeux mononcle au rire plus gras qu'un poulet frit extra sauce?

Dans toutes ces situations, vous êtes victimes de l'incontinence sonore de vos concitoyens. Contre votre gré, le monde se déverse brutalement dans votre oreille. Le vacarme de l'égocentrisme vous assaille et vous empêche de jouir de votre vie comme vous le méritez sûrement. On vous agresse à coups de bruits aussi indésirables qu'indésirés. Et vous n'y pouvez rien.

Le concept de l'espace minimum, de la bulle entourant chaque individu, est respecté, la plupart du temps par la plupart des gens. À géométrie variable selon le contexte, le respect de cette bulle permet de vivre en société. Dans le métro ou un ascenseur, on accepte de se blottir contre la porte pour libérer une place. Aux toilettes, on laisse un espace libre entre les urinoirs lorsque c'est possible. On n'embrasse pas les enfants inconnus croisés au centre d'achats sous prétexte qu'ils sont mignons. On ne caresse pas les adultes inconnus non plus, d'ailleurs. Et on ne flatte pas le ventre des femmes enceintes en prédisant le sexe de l'enfant à venir. Nononon, on ne fait pas ça! Les gens bien élevés le savent et respectent la bulle épidermique de leurs semblables. Pourquoi ce savoir-vivre élémentaire ne s'étendrait-il pas jusqu'à l'intérieur de nos oreilles?

Vous pouvez m'accuser d'avoir le tympan sensible, je demeure convaincu de la dangerosité du phénomène; l'incontinence sonore menace la sérénité nationale! Le stress tue. Et quel niveau de tension nous est infligé au quotidien par les klaxons, les sirènes, les appareils ménagers et les enfants adorables qu'on laisse brailler dans les rangées de l'épicerie? Si on ajoute à ces bruits inévitables tous ceux émis par nos congénères insouciants, la trame sonore de nos vies devient un bourdonnement insoutenable, un supplice, une torture telle qu'on finit par l'oublier tant elle est permanente.

Comme le bruit d'une hotte ou d'un ventilateur qui s'arrête nous laisse soulagés, presque extatiques, on cherche à attraper des bouffées de silence. Une randonnée en forêt nous rappelle comme il est thérapeutique de se rincer la cochlée. Le calme d'un musée permet de se concentrer sur la charge émotive d'un tableau de maître. Une fin de semaine à la campagne suffit à ralentir le temps et recharger les batteries. Puis on retourne dans le trafic et on subit de nouveau la pollution sonore, les agressions auditives et le tumulte inhérent à la vie en ville.

Notre quotidien est déjà plein de grondements, de gargouillis organiques, de chuintements, de claquements mécaniques, de bruissements, de cliquetis, de grésillements, de crissements, de cris, de pétarades, de clameurs, de craquements, de tapage et de boucan. N'en ajoutons pas plus que nécessaire. Habitons notre bulle sonore sans se déverser à outrance dans celles de nos semblables. Comme la lumière voyage plus rapidement que le son, soyons assez brillants pour baisser le volume.




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