L'art de ne pas mourir trop jeune

Clémence et Agathe, deux soeurs unies dans l'adversité,... (Collaboration spéciale, David Goudeault)

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Clémence et Agathe, deux soeurs unies dans l'adversité, à la vie, à la mort.

Collaboration spéciale, David Goudeault

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(Sherbrooke) « Le long chemin de la guérison sur lequel je marche est hostile et cahoteux, mais on peut apercevoir de jolies fleurs pousser entre les rochers. » - Clémence Germain

CHRONIQUE / Vos enfants vont mourir. Les miens aussi. C'est aussi cruel qu'inévitable; ça s'appelle la vie. On peut seulement espérer qu'ils mourront après nous, sans souffrir. Et qu'ils vivront heureux, avant de faire face à la fatalité. La vie et la mort, des passages obligés s'entrecroisant souvent dans un hôpital.

Au cinquième étage, en sortant de l'ascenseur, je tournais à gauche, toujours à gauche, chaque jour. En apportant des sushis à ma blonde, des pyjamas au nouveau-né ou des oreillers au père épuisé que j'étais. J'avais à peine remarqué le corridor à droite, j'ignorais que de l'autre côté du service de la maternité, à quelques mètres des familles épanouies, l'unité des soins pédiatrique grouillait de vie. Et de peur de la mort aussi. Si près, si loin.

Entre ces différents univers, devant les ascenseurs, j'ai croisé Agathe et sa mère, Alexandra. On a échangé un sourire. Je suis retourné dans mon microcosme, ils ont replongé dans le leur. Tout aurait pu s'arrêter là, mais Alexandra m'a écrit, pour me remercier d'avoir échangé ce sourire avec elle et sa fille. J'ai rencontré Agathe dans le cadre d'un projet scolaire, et elle était heureuse de me revoir deux ans plus tard. La sympathique ado traverse une période de grands remous : sa petite soeur adorée est hospitalisée depuis plus d'un mois, elle a frôlé la mort et effrayé toute sa famille.

Clémence, la bien nommée, est une miraculée attachante. Douze ans, mais déjà ado, une ado cool pour vrai. Sa chambre est trippante, la plus colorée de l'étage; des flamants roses et verts ornent les murs et Clémence a complété la déco avec des photos de ses amis de l'école (coucou les potes du Salésien!). Tout autour, une exposition de dessins, dont un de sa dernière voisine de chambre, la courageuse Lili. Un calendrier personnalisé par Emy, son infirmière dévouée, l'aide à compter les longues journées de réadaptation. Et plein de toutous Calinours (elle accepte les dons; CHUS Fleurimont, chambre 5535).

Pour traverser le quotidien, on doit se croire en sécurité, mais nous ne le sommes jamais complètement. Clémence l'a appris quand une bombe a explosé dans son crâne. Imaginez la pire douleur possible, c'était pire que ça. Une hémorragie massive au cerveau l'a frappée pendant qu'elle révisait les participes passés. L'accord de l'auxiliaire avoir serait-il responsable de l'éclatement des vaisseaux sanguins? Bien que pénible, la conjugaison n'est pas à blâmer; c'est une malformation inconnue qui a failli lui enlever la vie. Si sa mère n'était pas montée à sa chambre à ce moment précis, si l'ambulance était arrivée en retard, si l'équipe de chirurgiens n'avait pas été prête à l'accueillir dès son arrivée, elle y serait restée.

Une craniectomie droite extensive l'a sauvée de justesse. Clémence a le crâne ouvert, mais son esprit l'est davantage. « Je me demande comment les enfants peuvent guérir sans amour. » Sage interrogation pour une jeune fille. Sensible aux autres enfants n'ayant pas la chance d'avoir une famille aussi aimante et présente que la sienne, elle offre ses sourires aux malchanceux qui reçoivent peu ou pas de visite. Malgré les opérations et les semaines de réadaptation qui l'attendent, Clémence garde le moral. Et sa grande soeur dans ses bras. Elle n'a pas peur, le pire est derrière elle.

En quittant sa chambre, je repasse devant le service de maternité où j'ai accueilli mon second enfant en pleine santé, il y a exactement deux semaines jour pour jour, à la même heure... Quel est le nom de l'émotion hybride où se mélangent le soulagement, l'amour et l'inquiétude? Pour le savoir, je devrai consulter un psychanalyste ou un linguiste. Clémence le sait peut-être, elle connait un tas de choses que j'ignore encore.

De retour dans le confort de ma maison, j'ai une pensée pour la miraculée qui entame sa 34e nuit à l'hôpital. Pour sa famille à la spiritualité inspirante aussi. J'embrasse ma blonde, mon fils dans ses bras, puis je vais border ma fille qui dort déjà. Rare moment de grâce, je savoure ma chance. Puis je regarde l'horloge, je me souviens des dossiers accumulés sur mon bureau et de la pile de vaisselle qui traîne sur le comptoir de la cuisine. Je vais frotter mes chaudrons en bougonnant. La vie continue.




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