Le courage à roulettes

Le chroniqueur et son inspiration, quelque part à... (Collaboration spéciale, David Goudeault)

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Le chroniqueur et son inspiration, quelque part à Paris.

Collaboration spéciale, David Goudeault

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(Sherbrooke) « Aimer les corps, ce n'est pas aimer les êtres. » - François Mauriac

CHRONIQUE / Marie-Claude Lépine est fonceuse, espiègle, handicapée et progressiste. Vous aurez remarqué que l'adjectif handicapée est glissé parmi d'autres, ce n'est pas la première caractéristique qui la définit. Et pourtant, on s'enfarge dans son fauteuil roulant, on s'arrête à sa silhouette plutôt qu'à son sourire, on reste même coincés dans ses roues. Ça avance mal.

L'humain est un curieux animal qui manque souvent de curiosité. On s'accroche à la différence, on s'arrête aux handicaps de l'autre. Marie-Claude me le confirme, c'est ce qui fait le plus mal, ce qui ne guérit jamais : le regard des autres. Les regards pleins de pitié déguisée en bienveillance; les regards à la dérobée qui cherchent à deviner ce qui lui tord les os; les regards de supériorité de certains imbéciles en santé. On a créé un terme pour ça d'ailleurs : le capacitisme. Si vous êtes du genre à vous accorder plus de valeur qu'à un autre humain, juste parce que vous marchez sur deux pattes, vous pouvez aller vous dévisager dans le miroir et vous traiter de sale capacitiste!

Mon amie a reçu un torrent de remarques en tous genres ces dernières semaines. Un journaliste l'a repéré sur Kijiji et a tiré un reportage de ses laborieuses démarches pour se trouver un soutien professionnel à domicile. Marie-Claude en est rendue là, utiliser les petites annonces pour répondre à ses besoins de base. Et ça fait réagir.

On s'étonne de la voir obligée de s'épuiser à dénicher un auxiliaire, mais cette carence de main-d'oeuvre est récurrente. Je la connais depuis dix ans et je l'ai toujours vue contrainte de bûcher dans sa recherche d'employés pour l'aider. Elle fait de son mieux pour trouver le soutien respectueux et adapté dont elle a besoin avec le petit budget fourni par le CLSC (devenu le CSSS, puis transformé en CIUSSS; je crois qu'ils essaient de semer leurs créanciers).

Marie-Claude ne martyrise pas ses auxiliaires, elle n'engueule pas ses employés, pourtant le roulement de personnel est effarant. On pourrait se questionner sur la véritable volonté du gouvernement à maintenir l'autonomie des personnes lourdement handicapées. On leur fournit peu de moyens pour embaucher les préposés en supposant que l'entourage saura pallier. Tout le monde s'en retrouve vulnérable : les préposés privés des conditions de travail qu'ils méritent, les proches des personnes handicapées qui se retrouvent avec une surcharge de travail et les personnes handicapées elles-mêmes, obligées de quémander des services et de consacrer de précieuses heures sur Kijiji pour débusquer des employés.

Sans compter les gérants d'estrade si prompts à affirmer que la place des handicapés est dans les hôpitaux et les centres de soins de longue durée. C'est mal connaître la soif de vivre des personnes handicapées et sous-estimer la vitalité de mon amie. Les malades ne survivraient pas à cette boule d'énergie. Et Marie-Claude s'emmerderait.

La place des personnes handicapées, c'est exactement la même que celle des personnes enrhumées, les personnes déprimées, les personnes épanouies, les personnes stressées, les personnes tout court. Même amputées, ce sont des personnes à part entière, point. Elles ont leur place sur le trottoir (qu'on devrait élargir), au restaurant (qu'on devrait rendre accessible), en politique (qui devrait les considérer davantage). La question ne devrait pas être « Où est leur place? » mais « Comment leur faciliter la vie dans la place commune et dans leur espace privé? »

Malgré la maladie dégénérative qui menace sa santé, malgré sa courte espérance de vie (dépassée depuis longtemps), Marie-Claude mène une vie normale, bien remplie. Elle a plein de projets, elle écrit, elle s'est mariée comme tout le monde, elle a divorcé comme tout le monde, elle a même voyagé davantage que la plupart du monde. On s'est promené ensemble en Europe. Avec une vieille âme en chaise roulante, tout le monde devient plus sympathique, plus accueillant. On coupait les files d'attente et on avait le temps de visiter quatre musées et trois tours Eiffel dans la même journée. Un grand atout en voyage finalement, ne partez jamais sans votre handicapé!

Les gens qui rencontrent Marie-Claude pour la première fois l'admirent avant même de lui parler. On a cette fâcheuse tendance à trouver les handicapés courageux. C'est n'importe quoi, ils n'ont pas le choix... Et il y a des handicapés lâches et cons. Contrairement à la richesse, la connerie est très bien distribuée. Mais même si Marie-Claude a un handicap ordinaire, c'est une humaine extraordinaire, qui a fait installer un ascenseur dans sa polyvalente, fait bâtir les premiers logements adaptés dans sa ville, a su accompagner des amis en détresse et qui a écrit de magnifiques poèmes. Voilà de bonnes raisons de l'admirer.

Je ne sais pas si Kijiji va la mettre sur la piste de nouveaux employés, mais j'espère que cette chronique lui offrira de nouveaux regards. Si vous voulez pratiquer le vôtre et voir l'humaine avant son handicap, invitez-la dans votre salon, votre école ou votre entreprise. Elle offre une conférence à son image, drôle et accessible. Dites-lui que c'est moi qui vous envoie, elle vous fera un prix d'ami!

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