Je ne serai jamais une jeune sculpteure coréenne

À nos pieds s'entassent les branches brisées de... (Collaboration spéciale, Michelle Boulay)

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À nos pieds s'entassent les branches brisées de l'arbre des possibles.

Collaboration spéciale, Michelle Boulay

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(SHERBROOKE) «Avec le temps va, tout s'en va.» - Léo Ferré

CHRONIQUE / Vieillir, c'est perdre son temps. Et on ne le retrouve jamais, le temps perdu. Comme l'arbre perd ses feuilles à l'automne, l'humain perd des années qui ne repoussent pas, elles. À nos pieds s'entassent les branches brisées de l'arbre des possibles.

Je ne serai jamais une jeune sculpteure coréenne, trop tard pour faire les démarches d'immigration en Corée (ça doit être compliqué, surtout au nord); aussi, malgré mon intérêt, purement anthropologique, le processus de changement de sexe me paraît laborieux. Même pour les sondages, je ne coche plus la section « jeune »; et surtout, je n'ai pas envie d'apprendre à sculpter. Un autre projet que je dois abandonner. Mes chances de faire autre chose de ma vie, de devenir quelqu'un d'autre, s'amenuisent de décennie en décennie.

Adolescent, j'envisageais sérieusement la carrière de moine ou de motard. Auteur se situe quelque part entre les deux, c'est un compromis. J'aurais aussi aimé être astronaute, hockeyeur professionnel ou parrain de la mafia. Trop tard pour m'y mettre, vaut mieux commencer tôt pour se faire une place dans ces milieux.

Le vieillissement est une atrophie des possibles, un passage obligé. Et ça fait réagir. Plusieurs lecteurs m'ont écrit à la suite de ma dernière chronique. Des vieux sages et des jeunes réactionnaires, surtout. Aucun vieux n'a demandé à être appelé « aîné ». Seuls quelques professionnels de la santé, dans la fleur de l'âge, ont essayé de me rappeler à l'ordre. Qu'ils me pardonnent, je refuse d'utiliser leur jargon aseptisé, j'ai trop d'estime pour les vieux.

J'ai aussi reçu de nombreux conseils pour vieillir en santé. Les plus populaires? Intégrer un sport à ma routine, avoir une sexualité active et absorber beaucoup de vitamine C. Ne me reste qu'à convaincre ma blonde de pratiquer la baise sportive en mangeant des oranges et le tour est joué!

En attendant, je poursuis ma réflexion sur la vieillesse, la mienne et celle de ma génération. Qu'on prolonge nos vies avec des molécules miracles ou des jus sans pulpe ne change rien, notre tour s'en vient. Je le sens. Quelques cheveux blancs me l'annoncent. Les délires nostalgiques de mes proches aussi : j'ai des amis qui ont passé toute une journée à écouter Les merveilleuses cités d'or avant de s'achever avec La guerre des tuques remastérisée. Je les aime quand même.

On désire garder le meilleur de sa jeunesse. On veut croire les publicitaires, les motivateurs et les crèmes rajeunissantes; tout est possible. Oui, tout se peut, mais tout s'épuise. C'est ça vieillir, perdre chaque jour un peu plus de possibilités. La jeunesse est une promesse que le temps ne pourra jamais tenir.

Je ne serai jamais une jeune sculpteure coréenne, ni un astronaute, ni un puissant chef mafieux, mais je peux encore essayer d'être un bon père, un conjoint attentionné, un ami sincère et un chroniqueur consciencieux. C'est déjà ça.

Chacun vieillit à son rythme, mais nous demeurons influencés par la vitesse de notre époque, par la cadence de nos contemporains. De la famille à la ville, du pays jusqu'au monde, notre histoire personnelle s'inscrit dans la grande Histoire de l'humanité. Et l'humanité aussi prend des rides et perd ses chances d'exister autrement.

Il est trop tard pour avoir un 20e siècle sans guerres mondiales, sans industrialisation dévastatrice, sans mondialisation porteuse d'injustice sociale. Nous avons laissé mourir ces opportunités.

Malraux a dit que le 21e siècle serait spirituel ou ne serait pas. C'est mal parti. Pour l'instant, il est terroriste, populiste et pollué. Ce millénaire est mal entamé, mais il nous reste encore quelques chances à saisir. Dans le choix de nos dirigeants, dans nos façons de consommer, dans nos manières d'entrer en relation, de construire nos communautés, de haïr ou d'aimer.

J'écris ces lignes alors qu'on assermente Donald Trump, le 45e président des États-Unis. La démocratie a choisi un capitaliste sauvage, climatosceptique, mythomane, narcissique, misogyne et raciste; ce que l'Amérique avait de mieux à nous offrir. Je ne crois pas que cet homme apporte la cure de jeunesse dont la planète a besoin. Ce n'est pas la fin du monde. Il reste quelques branches à l'arbre des possibles. Mais j'ai quand même l'impression que l'humanité vient de prendre un solide coup de vieux. Et moi aussi.

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