Jean-François, François, Françoise et le Paon

Le Renard, la Colombe et le Dindon souhaitaient... (Illustration, Olivier Bonnard)

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Le Renard, la Colombe et le Dindon souhaitaient détrôner le roi Paon...

Illustration, Olivier Bonnard

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(Sherbrooke) CHRONIQUE/« Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire ». Jean de la Fontaine

Il était une fois, dans une contrée de quelques arpents de neige, une harde d'animaux qui se préparaient pour l'hiver. On y apercevait d'abord Philippe le Paon : vaniteux, condescendant, accoutré de ses plus beaux atours. Ses richesses et ses nombreux contacts lui permettaient d'être le roi de ce froid empire.

Plusieurs animaux rêvaient de ravir cette position au Paon. Le plus déterminé était certainement Jean-François le Renard. Rusé, il avait démontré sa souplesse extrême à plusieurs reprises, déjouant les pronostics grâce à toutes sortes de stratégies. Habile cartésien, il fréquentait néanmoins une cartomancienne pour mettre toutes les chances de son bord.

Volant au-dessus de ces bêtes, Françoise la Colombe jugeait tous les autres animaux des hauteurs du ciel bleu. Bien que de frêle stature, le bel oiseau piaillait sans cesse. Son duvet d'une pure blancheur, jamais elle ne l'aurait sali dans les eaux boueuses de ses comparses. Malgré le vol serré de ses co-colombes admiratives, Françoise se sentait parfois bien seule.

La forêt abritait aussi François le Dindon. Malgré ses efforts éreintants, cet étrange animal n'arrivait jamais à s'envoler, probablement parce qu'il changeait sans cesse de direction. Sa maladresse était connue de tous. Ce Dindon possédait toutefois des rondeurs enviées par tous les autres animaux. Avec appétit, il mangeait à tous les râteliers.

Le Renard, la Colombe et le Dindon souhaitaient détrôner le roi Paon. Et pour cause, ce chef ne partageait ses ressources qu'avec ses propres amis aux plumages raffinés. Alors que les autres bêtes crevaient de faim et de froid, les paons s'engraissaient les pattes. Quelque chose de pourri au royaume des animaux empestait toute la forêt.

Fidèle à ses habitudes, le rusé Renard eut une idée; il proposerait un pacte à la pure Colombe. Le noble volatile lui dicterait la marche à suivre et les dangers à venir du haut des airs, tandis qu'il s'affairerait aux basses besognes au sol. La Colombe hésitait à serrer la patte du Renard. Sa fourrure souillée de boue n'entacherait-elle pas ses plumes immaculées? La Colombe tenait plus que tout à sa pureté.

Devant ces hésitations, le Renard regarda du côté du Dindon pour une possible alliance. Nombre de points communs les rassemblaient. Ils avaient une alimentation semblable, partageaient le même appétit et avaient grandi dans la même clairière. Mais un problème subsistait; il ne pouvait y avoir qu'un seul chef du royaume. Et le Renard savait que le Dindon souhaitait être roi plus que tout.

La situation apparaissait donc bloquée. Entouré de sa cour de profiteurs, le Paon demeurait roi, au grand dam de tous les animaux laissés pour compte.

Par un soir de froid intense, le Renard réfléchissait dans sa tanière. Si les autres animaux ne souhaitaient pas s'unir à lui de bon gré, il les contraindrait, tantôt par la ruse, tantôt par la force.

Le Renard retourna voir la Colombe le lendemain pour lui susurrer : « Ma très chère amie, je comprends bien que tu ne veuilles pas te lover contre moi. Mais peut-être pourrions-nous partager nos territoires de chasse? Tes éternels piaillements me déconcentrent ». Intriguée par la proposition du Renard, la Colombe roucoula : « Mais comment serait-ce possible? Cela n'a jamais été tenté auparavant ».

Le renard la rassura aussitôt : « Je te laisserai quelques hectares où tu pourras manger tous les petits fruits dont tu as envie et en échange, tu me laisseras chasser le Dindon dans tout le reste du royaume, sans m'importuner ». Même si ce genre d'entente la rebutait, la Colombe accepta. Après tout, elle aurait quand même plus de petits fruits au final. Et la famine menaçait son clan.

Le Renard se léchait déjà les babines. Débarrassé des piaillements de la Colombe, il partit chasser le Dindon sur son territoire, aux périphéries du royaume. Des semaines durant, le Renard trouva toutes sortes d'astuces pour affaiblir le malheureux volatile; il mangeait aux mêmes râteliers que lui en imitant son discours, encourageait les alliés de son ennemi à faire cause commune et lui mordillait les jarrets sans arrêt. À chaque piège tendu, le maladroit s'empêtrait dans ses pattes tordues. Acculé au bord d'une falaise par le Renard, le Dindon aurait tant aimé pouvoir voler à cet ultime moment...

Une fois le gros Dindon dévoré et la Colombe cantonnée à ses petits fruits, le Renard acquérait enfin toute la force et la latitude requises pour affronter le vaniteux Paon. Mais cette bataille épique sera le sujet d'une autre fable ou d'une reprise des travaux à l'Assemblée nationale. Pour l'instant, retenez seulement cette morale : heureux celui qui distingue l'adversaire qui agace de celui qui nourrit.

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