Salaire minimum, misère maximum

Accrochez vos tuques rapiécées avec de la broche... (La Tribune, David Goudreault)

Agrandir

Accrochez vos tuques rapiécées avec de la broche récupérée, camarades, ça va être long.

La Tribune, David Goudreault

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Sherbrooke) « Everybody knows the fight was fixed, the poor stay poor, the rich get rich, that's how it goes...» - Leonard Cohen

CHRONIQUE / Le milieu de la restauration hôtelière est une troublante métaphore de la vie en société. Au-delà de la pression, des tensions, des indigestions et des blessures de toutes sortes, c'est l'échelle de rémunération de ses employés qui m'interpelle.

Dans ces salles à manger, règle générale, le salaire est inversement proportionnel à la cruauté de l'effort fourni. Le gérant s'occupe de l'approvisionnement, de la paperasse et de la discipline des troupes, pour un salaire forfaitaire assorti de bonus. Les serveurs se démènent davantage pour répondre aux attentes du gérant et des clients, mais se dégagent souvent de coquettes sommes avec le cumul des pourboires. Les cuisiniers suent, se brûlent et endurent les doléances des serveurs pour un salaire fixe, rarement enviable. Et les plongeurs se tapent des heures et des heures de vaisselle sale, de ménage pénible et de demandes pressantes de tous les personnages nommés plus haut, dans une pièce humide et surchauffée, sans fenêtre ni espoir de toucher un pourboire. Pour le salaire minimum.

Camarade plongeur, je te salue. J'ai connu ta misère et je reconnais ton courage. Frère commis, soeur caissière, je sais tout ce que vous devez endurer aussi. J'ai occupé plusieurs postes au salaire minimum, avant de compléter une technique suivie d'un baccalauréat pour ensuite oeuvrer dans des organismes communautaires. Avec la charge de travail et le bénévolat nécessaire à la survie de ces organismes, j'ai longtemps glissé sous la barre du salaire minimum. C'est peut-être pour cette raison que j'étouffe de rire quand j'entends le Conseil du patronat tergiverser sur la question. Autant demander à une meute de loups ce qu'ils pensent des clôtures autour des poulaillers.

Ai-je un parti pris? Mets-en. On revendique un relèvement du salaire minimum à 15 $ l'heure. C'est peu demandé, compte tenu du coût de la vie, de la survie parfois. Au Québec, ce salaire plancher est actuellement fixé à 10,75 $. Au rythme de croissance en vigueur depuis 2012, on atteindra le minimum espéré en 2031! Accrochez vos tuques rapiécées avec de la broche récupérée, camarades, ça va être long.

Pour les mères célibataires, les non-diplômés, les immigrants et tous ceux qui n'ont pas eu la chance de passer par la case « argent », on ne parle plus d'un délai d'attente de quinze ans, on confirme une condamnation à vie à la pauvreté, à l'humiliation.

Ai-je une dent contre les gens d'affaires? Pantoute! La plupart sont conscients du problème et préconisent une meilleure formation pour améliorer l'employabilité. Je suis d'accord, mais il subsistera toujours des individus moins équipés pour se défendre, qui devront se contenter d'emplois précaires, sans perspectives d'avenir et mal payés. Ces victimes du système sont enchaînées au premier barreau de l'échelle. Ce barreau doit s'élever du ras du sol et atteindre un minimum décent, ça presse.

Pierre Fortin, cet économiste fort médiatisé, affirme qu'un relèvement à 15 $ sur cinq ans aurait l'effet d'une bombe atomique sur le Québec et entraînerait la perte de 50 000 emplois. Le Conseil du patronat réduit ce chiffre à 28 000 et l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques l'IRIS parle plutôt de 6000 à 20 000 pertes. Faudrait vous entendre les copains. Bien qu'ils demeurent farfelus, proposez les mêmes chiffres, au moins. Surtout que les économistes ont autant d'influence sur l'économie que les météorologues en ont sur la météo. C'est un cliché qui se confirme trop souvent.

Rappelons-nous que l'abolition de l'esclavage devait entraîner la faillite du sud des États-Unis et la banqueroute du pays entier... On a répété que l'interdiction du travail des enfants de moins de quatorze ans provoquerait l'effondrement de l'Angleterre... Et le Québec serait incapable d'assurer un peu de décence à ses travailleurs?

Dans une société juste, une société juste normale, un travail à temps plein devrait permettre de subvenir à ses besoins, sans devoir cumuler deux emplois ou travailler soixante heures par semaine. Atteindre 15 $ de l'heure, c'est un minimum. Suffit d'un minimum de discernement et d'honnêteté pour reconnaître cette évidence.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer