Comme un château de cartes

Alors qu'on aurait dû tout arrêter pour rappeler... (Collaboration spéciale, David Goudeault)

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Alors qu'on aurait dû tout arrêter pour rappeler les règles, on a poursuivi le second tour.

Collaboration spéciale, David Goudeault

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(Sherbrooke) «  L'esprit de l'homme est ainsi fait que le mensonge a cent fois plus de prise sur lui que la vérité.  » Erasme

CHRONIQUE / Cette semaine, j'ai été témoin de la partie de cartes la plus étonnante de ma vie. Un tournoi de trou-de-cul qui a mal tourné. Je vous raconte l'histoire.

Mardi soir, mon voisin m'a invité chez lui, il organisait un gros party. Tout était prévu, organisé au quart de tour. Pas de surprise, sinon la présence de mononcle Ronald, qui ne devait même pas venir, en principe.

Son propre gang a tenté de le larguer en route, de le semer, de le laisser derrière. Mais Ronald est tenace, et il tenait à y être, lui, au party. Il prévoyait même y voler la vedette. Dans un flamboyant crissement de pneus, il est arrivé au volant d'un Hummer chromé. Il a embouti une Yaris hybride sans sourciller. Une entrée remarquée. Il s'est installé dans la cuisine, ses bottes de cowboy pleines de boue posées sur la table.

Question de détendre l'atmosphère, Ronald s'est moqué de son neveu handicapé, a dénigré toutes les femmes présentes puis a menacé de foutre à la porte le conjoint mexicain de sa cousine. Pedro a voulu protester, mais Ronald lui a rappelé qu'il était prêt à l'emmurer au besoin. L'oppresseur était seul à rire, mais il riait fort. Trêve de cabotinage, Ronald était venu pour jouer aux cartes, au trou-de-cul, et il était temps de passer aux choses sérieuses.

Matante Laurie, expérimentée, a brassé les cartes et annoncé la couleur. Elle partait vice-présidente et comptait grimper le dernier échelon au plus vite. Tout le party y croyait, surtout que son champion de mari lui laissait le champ libre. Mononcle Ronald partait de loin, trou-de-cul en règle, mais il claironnait déjà sa victoire prochaine. Prudent, il prévenait toutefois qu'en cas de défaite, il faudrait considérer sa déconfiture comme une preuve de fraude, à imputer au clan de matante Laurie. Les hôtes de la fête considéraient que Ronald exagérait, mais personne n'osait lui taper sur les doigts.

Dès le premier tour, c'est pourtant lui qui trichait. Il a placé une paire de six, déclarant que c'était des dix. Matante Laurie a protesté, dénoncé la malhonnêteté de la manoeuvre, mais elle a trouvé peu d'appui dans le party. Faut dire que Laurie n'est pas la plus populaire de la famille. Trop ambitieuse, pas assez sensible, un peu trop ceci, mais surtout pas assez cela. Alors qu'on aurait dû tout arrêter pour rappeler les règles, on a poursuivi le second tour.

Insultant sa rivale et l'intelligence au passage, mononcle Ronald a menti de nouveau, trichant sans scrupule. Par bonheur, aucun dollar n'était en jeu; Ronald se vantait de ne payer aucune dette depuis plus de 18 ans. Malgré ses agissements douteux, les observateurs de la partie, ces commentateurs patentés, continuaient de prédire la victoire de matante Laurie. Il ne pouvait en être autrement. On l'affirmait, le répétait, le martelait : mononcle Ronald, qui ne devait même pas se trouver là, n'avait aucune chance de gagner.

Et bang! Sorti de nulle part, un beau-frère oeuvrant au « FBI », détenteur de « sources sûres », a crié au scandale et accusé matante Laurie de fourberie. Déstabilisée, Laurie a voulu savoir de quoi il en retournait, mais le beauf en question a gagné du temps, il n'avait rien de concret à lui mettre sous la dent. Du vent, mais un vent qui a renversé les cartes et semé la confusion. Le mal était fait, ni les commentateurs ni les autres joueurs n'oseraient prendre sa défense désormais.

À la stupeur générale, Ronald a réinventé les règles du jeu et humilié tous ceux qui avaient osé présager l'issue de la partie. Il a abattu pas un, pas deux, mais trois jokers à la suite. Avant même que matante Laurie réalise ce qui se passait, Ronald s'autoproclamait président et renversait la table. Du jamais vu! On jouerait à sa manière, dorénavant.

Le party a figé. Les hôtes ont cafouillé des excuses. Matante Laurie s'est retirée dans le boudoir. La fête était finie. Pédagogue malgré lui, mononcle Ronald nous aura appris une importante leçon : avec des dollars plein les poches, des atouts dans les manches et un lapin des services secrets dans le chapeau, on peut tout réussir, même passer de trou-de-cul à président en une seule partie.

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