Apprendre à lire entre les lignes

C'est aussi ça, l'alphabétisation. Et la réhabilitation.... (La Tribune, David Goudreault)

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C'est aussi ça, l'alphabétisation. Et la réhabilitation.

La Tribune, David Goudreault

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CHRONIQUE / « La lecture, une bonne façon de s'enrichir sans voler personne. » - Arlette Laguiller

Appelons-le Wesley. Un colosse de seize ans, aussi noir que ses racines haïtiennes, le crâne rasé et le sourire frondeur. Impressionnant, comme Cité des Prairies, le Centre jeunesse où il se dit enfermé, emprisonné. Vous voulez visualiser le centre aussi? Facile, c'est derrière ses grandes clôtures que les scènes extérieures d'Unité 9 sont tournées, vous voyez? Voilà pour l'acteur principal et le décor.

Richard, l'intervenant qui accompagne Wesley, évite le terme enfermement, il parle plutôt de réhabilitation, d'éducation. D'ailleurs, il fait tout en son pouvoir pour organiser des activités structurantes, inspirantes pour les jeunes qui lui sont confiés. Je suis là pour ça : donner un atelier de création littéraire à huit jeunes contrevenants dans le cadre d'un programme visant à contrer leur appartenance aux gangs de rue.

Beau défi pour le travailleur social et l'écrivain que je suis. Un défi qui m'est proposé chaque été depuis déjà quatre ans. Des appréhensions à chaque fois, des rencontres mémorables et d'intenses moments de poésie aussi. Cette année, la série d'ateliers sera plus particulière, parce que Wesley y participe, entre autres.

Wesley est Québécois, fils de parents immigrants. Il est né au Québec. Mais il ne sait ni lire ni écrire. Plus surprenant et inquiétant que les crimes qu'il a commis, Wesley a pu, d'absences répétées en déménagements fréquents, éviter notre système scolaire. L'éviter au point de se retrouver, à 16 ans, en 2016 (!), analphabète. Heureusement pour nous, et pour lui, le système de justice le récupère là où le scolaire l'a laissé filer.

« Si nos bouches crachent des balles comme des AK-47, c'est parce qu'on n'est jamais écouté ». La métaphore est de Wesley. C'est Richard qui la transcrit, assis à ses côtés à chaque atelier. Il lui explique comment les lettres s'agencent pour former les mots et formuler son idée. Wesley est fier, il apprend vite. Et moi, je suis fier des gars autour de la table, qui l'encouragent et soulignent l'originalité de ses images; « Fuck man, trop cool, c'est de la bombe! » Décidément, les métaphores militaires ont la cote.

Wesley a manipulé plus d'armes que de crayons dans sa courte existence aux allures de course effrénée. Une chance qu'on l'a arrêté, littéralement. Le tribunal l'a confié à des intervenants aussi généreux que passionnés, comme Richard. On lui a appris que l'écriture servait à s'exprimer, communiquer, structurer sa pensée et faire des demandes de congé provisoire : puissante motivation. C'est plein de sens pour lui, d'apprendre à écrire, maintenant. Il est accueilli dans ses efforts par ses pairs, des jeunes que l'on considère encore dangereux, mais qui ont du coeur, même s'ils l'oublient parfois. Wesley est encadré, accompagné par des enseignants et des adultes significatifs, le temps de son séjour, au moins.

Après quelques rencontres et plusieurs heures d'écriture, de correction, de réécriture et de pratique, chacun des jeunes a récité son texte devant une salle bondée. Début septembre, tous les stagiaires au service des Centres jeunesse de la métropole, plusieurs centaines, sont réunis pour leur journée d'accueil. Et mes jeunes poètes montent sur scène pour clamer leurs textes devant eux. Y compris Wesley, entouré de ses amis, qui lit son poème devant la foule, sans hésiter sur aucun mot. Bang, dans le mille!

En guise de finale, ils sont acclamés, l'ovation debout dure de longues et émouvantes minutes. À l'arrière-scène, les gars ne tiennent pas en place, se sautent dans les bras, se félicitent. C'est aussi ça, l'alphabétisation. Et la réhabilitation.

Il n'est jamais trop tôt pour apprendre à lire. Jamais trop tard pour apprendre à écrire. J'espère que cette chronique sera facile à décoder. Assez facile pour que Wesley la lise jusqu'au bout. Et qu'il sache que je suis toujours fier de lui. J'admire ce jeune homme. J'espère qu'il écrit encore. Un peu plus. À chaque jour.

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