Une autre fin du monde

Et ce n'est qu'un début, environ 16 000... (Collaboration spéciale, David Goudeault)

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Et ce n'est qu'un début, environ 16 000 espèces vivantes sont en voie de disparition sur la planète en ce moment.

Collaboration spéciale, David Goudeault

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(Sherbrooke) Les forêts précèdent les hommes, les déserts les suivent. »
- Chateaubriand

Vous voyez le monarque sur la photo? Moi non plus, il n'y en a pas. Il n'y en a plus. Et ça me bouleverse, la disparition de ces lépidoptères orangés, ces papillons aux ailes dignes des plus beaux vitraux. L'été tire à sa fin, j'en aurai aperçu aucun. Pourtant, ces papillons peuplaient mon enfance, c'était même l'emblème des vacances estivales. Partout, on en croisait des masses, on s'enfargeait presque dedans. Je les dessinais, les pourchassais, les capturais et les « analysais ». Se pourrait-il que j'en aie attrapé tellement qu'il n'y en ait plus aucun, aurais-je assassiné toute une espèce à moi tout seul?

Avant de culpabiliser davantage le gamin aux genoux écorchés qui sommeille en moi, je me suis documenté. La mort du monarque était annoncée, prévisible et évitable. Peut-être l'est-elle encore, évitable, si on est utopiste, mais il agonise déjà. Pour le sauver, il faudrait que les dirigeants des Amériques réagissent avec force et empressement. À moins de se déguiser en traité de libre-échange, en oléoduc ou en bulletin de vote, le monarque a peu de chance d'en réchapper.

Pourtant digne d'intérêt, ce papillon accomplit des prouesses migratoires impressionnantes, parcourant jusqu'à 5000 kilomètres chaque année, sans changement d'huile. Habitué de passer ses étés au Canada, il traverse les États-Unis pour aller hiverner au Mexique. On retrouve encore quelques spécimens vivants au pays de Frida Kahlo, mais comme ici, ils se font de plus en plus rares. Pourquoi?

Le grand coupable est la sacro-sainte croissance économique, comme d'habitude. On accuse essentiellement la déforestation au sud combinée à l'utilisation massive de pesticides au nord. L'étalement urbain, l'agriculture, le tourisme et la prolifération de pesticides frisant les limites de la toxicité font leur oeuvre. Et comme si la fraction de population restante n'avait pas assez de difficulté à survivre, le réchauffement climatique menace de perturber son schéma migratoire. Quand ça va bien!

Voilà, la preuve est faite : mes recherches de ti-cul aux prétentions scientifiques ne sont pas responsables de la disparition des monarques. Ça me soulage un peu, mais je n'en suis pas moins triste. C'est quand même mon espèce qui élimine la leur.

Où sont passés les dinosaures? Pas de panique, le Madrid réinventé assure leur sauvegarde sur le bord de l'autoroute. Pour les monarques, ça s'annonce plus difficile. Il faudrait endiguer la coupe illégale dans les forêts du Mexique, y gérer l'écotourisme dans une perspective durable et s'attaquer au problème de l'éradication de l'asclépiade commune causée par l'usage intensif de pesticides au Canada et aux États-Unis. Rien que ça.

Au grand désespoir des souverainistes versés dans l'écologie, on aura éliminé toute la population des monarques avant de se débarrasser de la monarchie. Et ce n'est qu'un début, environ 16 000 espèces vivantes sont en voie de disparition sur la planète en ce moment.

Ma fille de deux ans ne verra jamais virevolter de monarque. Elle ne s'en offusquera pas. Pour l'instant, elle trouve déjà tellement de bonnes raisons de piquer des crises. Mais moi je saurai que ça manque à notre décor, qu'il manque une couleur à nos étés. Et une autre espèce à la biodiversité.

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