Comment ça va bien?

C'était la Journée mondiale de prévention du suicide... (Collaboration spéciale, David Goudeault)

Agrandir

C'était la Journée mondiale de prévention du suicide au début du mois. Vous l'avez manqué? Pas grave, on se suicide à l'année. Au Québec comme ailleurs.

Collaboration spéciale, David Goudeault

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Sherbrooke) CHRONIQUE / «Tout le monde est malheureux, tam ti de la dé de lam, tout le monde est malheureux tout le temps.»
- Gilles Vigneault

Ça va bien? C'est la formule consacrée, une salutation d'usage, même pas une question. Mais ça impose une réponse. Il faut répondre oui, évidemment. Même si on est en dépression majeure, que le petit dernier n'a pas dormi de la nuit et que l'amour de notre vie vient de nous quitter pour notre cousin en nous refilant la chlamydia au passage, il faut répondre oui, ça va bien. Toi?

Ça va bien, sinon ça ne va pas, ça crée un malaise, ça sort de la coutume, c'est une offense à la tradition. Ça.Ne.Se.Fait.Pas. Point à la ligne. Et c'est là que réside tout le problème : on ne se demande pas comment ça va pour vrai. Pratiquement jamais. Pourtant, on vit sous la dictature de l'humeur. Les réseaux sociaux nous mitraillent des sourires extasiés de toute la parenté élargie, des bébés lumineux de tous nos amis, sans compter les mariés phosphorescents de bonheur à longueur d'été.

Et si tu as un succès public, ou que tu partages un bon coup sur ces réseaux sociaux, c'est terminé. On ne te demandera même pas si tu vas bien, on va te l'affirmer; heille, tu vas bien, hein! Je te dis que ça va bien tes affaires! Mais c'est complexe l'humeur, on peut avoir d'excellentes nouvelles au matin et brailler sa vie en soirée. La belle photo de profil peut cacher une difficulté à se regarder en face, tout comme on peut afficher un grand sourire à la caisse du supermarché, mais se faire un sang de cochon pour l'avenir des réfugiés syriens. Oui, ça se peut.

Et les publicités aussi nous bombardent de gens heureux. Toujours, tout le temps. Même les accidentés de la route et les affublés de rhumatismes retrouvent le sourire avant la fin de la pub. En douze paiements sans intérêts s'il le faut, c'est important le sourire, primordial d'être heureux. Ou d'en avoir l'air.

La pression sociale est forte. Au-delà de la conscience, de la cohérence, c'est l'humeur qu'on affiche qui prime. Tout autour de nous renvoie à la représentation de soi dans l'oeil de l'autre. Ça va bien? Pas le choix!

Mais quelqu'un qui prend le temps de s'arrêter, te regarder dans les yeux et te demander comment tu vas?, c'est déstabilisant, intrusif même. On n'est pas habitué. C'est plus suspect qu'un homme cagoulé au comptoir de la banque. Et pourtant.

C'était la Journée mondiale de prévention du suicide au début du mois. Vous l'avez manqué? Pas grave, on se suicide à l'année. Au Québec comme ailleurs. Heureusement, le portrait s'améliore ici. On utilise les ressources, on profite de Centres de prévention du suicide dans toutes les régions du Québec, des travailleurs de rue, des lignes d'intervention. D'excellents services. Je le sais, j'y ai travaillé dans une autre vie. Vous les saluerez de ma part.

Face à la détresse, on cherche nos mots, on aimerait savoir quoi dire. Écouter suffit, souvent. Il ne faut pas ajouter des mots, il faut en enlever, un seul. On pourrait éviter des tragédies en arrêtant de dire ça va bien? Et juste prendre le temps de demander, pour vrai, ça va?

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer