Les gros bras meurtris

On n'est pas celui que l'on voit dans le miroir. On est celui qui brille... (La Tribune, David Goudreault)

Agrandir

La Tribune, David Goudreault

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Sherbrooke) On n'est pas celui que l'on voit dans le miroir. On est celui qui brille dans le regard d'autrui.- Tarun J. Tejpal

Like et relike se prennent en photo, relike tombe accro... qui qui reste? Il reste mon ami Mathieu. Vous l'avez déjà croisé. Vous l'avez vu passer en vélo, en jogging, en bedaine ou en chaude compagnie. Peut-être le voyez-vous au gym. Si vous allez au gym, comme moi, à l'occasion, vous le voyez à chaque fois; il y passe beaucoup trop de temps. Mathieu est de cette race émergente de jeunes hommes soucieux à l'excès de leur apparence. Trop soucieux. D'ailleurs, au-delà des soucis, le syndrome vient avec un paquet de problèmes : faible estime de soi, blessures sportives, comportements alimentaires dangereux, consommation abusive de produits pharmaceutiques et gestion difficile des milliers de photos de soi sur les réseaux sociaux. Entre autres.  

Ça va big ? Ne voyez pas ici l'emploi d'un anglicisme, oh no my dear ! Le big en question est un diminutif de bigorexie, un trouble de la santé mentale affectant surtout les hommes, de plus en plus de jeunes hommes en fait. Cet état est tout aussi méconnu sous les appellations de dysmorphie musculaire ou anorexie inversée. Contrairement à la poutine inversée, les bigorexiques n'aiment pas le gras, pas du tout. Ils aiment les muscles. Pas la force physique, pas le sport : les muscles. Et les regards que ça attire. Car le sien ne suffit pas. Le regard que Mathieu porte sur lui-même ne le satisfait jamais. Il se voudrait plus baraqué, plus imposant, plus découpé. Et malheureusement pour lui, on lui en donne les moyens et on l'y encourage.

Au coin de sa rue, Mathieu profite d'un gymnase qui ne ferme jamais ! Après s'être privé de nourriture, ou en avoir abusé compulsivement et s'être fait vomir en regardant des vidéos et des publicités de fitness sur son ordinateur, il peut s'y rendre au pas de course. Même au milieu de la nuit, ce temple de l'entraînement attend son sacrifice. S'il est fatigué, il peut se revigorer avec des doses massives de boisson énergisante ou quelques mixtures offertes au bar à protéines. Cela s'additionnera à « la sauce » qu'il s'injecte. Un dérivé de stéroïdes dont le marché serait florissant. Absolument inoffensif, selon lui. J'en doute.

Ne reste plus qu'à s'entraîner, se comparer, se défoncer, se comparer et soulever encore quelques poids de trop. Une fois «pompé» à souhait, Mathieu est prêt à se présenter devant le juge. Toujours cruel, le miroir refuse de lui donner cette admiration tant désirée. Pour se rassurer, il tend ses muscles et son téléphone devant lui. Et clic, une photo. Mais elle n'est pas géniale. Il en prend une autre. Et une autre encore. Celle-là fera l'affaire. Il l'affiche sur la toile et se prend à son propre piège. Il attend, nerveux. Enfin, on aime sa photo, encore et encore. On célèbre l'offrande de son corps et les efforts qu'il déploie pour le sculpter. On le félicite, on le drague. Ça donne du sens à sa vie, un peu.

Mathieu est beau, musclé et presque jeune. C'est ce qui m'inquiète le plus. Mon ami et sa joyeuse bande d'accros du gymnase vont vieillir. Inéluctablement. Mathieu va ramollir et ce sera dur, plus dur que ses deltoïdes. Mais je serai là pour en jaser avec lui et l'écouter. On ira prendre des marches ensemble, s'il garde sa chemise!

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer