Ma mère la féministe (ou comment j'ai accepté d'être une fille)

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CHRONIQUE / J'ai 7 ans, 8 peut-être, et avec ma cousine, on joue à je ne sais plus quoi. Elle tient une poupée entre les mains, me demande de la prendre à mon tour. Je refuse.

«Tu veux jamais jouer aux affaires de filles, t'aurais aimé mieux être un gars?»

Je suis certaine de ne pas avoir répondu à voix haute, c'est le genre d'affaire qui ne se dit pas anyway, mais dans ma tête de fillette de 7 ans, 8 peut-être, c'était clair à cette époque que j'aurais préféré être un garçon. Pas à cause des poupées (bien que) mais pour des questions de privilèges. Plus précisément, de liberté.

Quand j'avais 7 ans, 8 peut-être, c'était au milieu des années 1970, et dans mes yeux d'enfant, les filles autour de moi n'avaient pas les mêmes libertés que les gars, les mêmes droits, les mêmes privilèges, les mêmes possibilités.

Quand j'avais 7 ans, 8 peut-être, dans mon petit monde ordinaire, les gars jouaient dehors ou écoutaient de la musique dans leur chambre pendant que les filles aidaient à la préparation du souper, les gars poppaient à table quand c'était prêt, repartaient de plus belle dès la dernière bouchée enfilée, repassaient par la cuisine quelques heures plus tard une fois douchés et bien peignés sur le côté, puis quittaient dans leurs bagnoles pour la soirée et la nuit sans donner d'itinéraire.

Pendant ce temps, les filles débarrassaient la table, faisaient la vaisselle et négociaient tant bien que mal avec leur mère une petite virée en ville jusqu'à minuit. Avant de dire oui, la mère allait vérifier avec le père. Pas le sien, celui des enfants. Mais bon, des fois, c'était tout comme.

Quand j'avais 7 ans, 8 peut-être, dans mon petit monde, les filles finissaient l'école, se mariaient, avaient des enfants, s'occupaient de la maison. Quand elles étaient sur le marché du travail, elles étaient couturières, infirmières, enseignantes, cuisinières. Mais la plupart du temps, elles étaient mamans toute la journée et toute la soirée, buvaient du café instantané avec les voisines, assistaient parfois à des soirées Tupperware.

Papa, lui, avait un vrai travail, gagnait des sous, achetait une auto, une maison, sortait maman de temps en temps, parlait fort avec les mononcles dans le salon en prenant une petite bière froide.

Je sais. Vous me direz que j'étais une enfant bourrée d'imagination. Ben non. C'était comme ça. Peut-être pire, peut-être pas. Mais le double standard était bien assez suffisant pour me donner l'impression que ma vie se serait annoncée saprement plus trippante si j'avais été un garçon.

Puis ma mère, heureusement, a pris les choses en main.

Là, tout de suite, vous vous imaginez ma mère avec une pancarte, brûlant son soutien-gorge en public (faudra un jour éclaircir cette légende urbaine), scandant des slogans haineux envers les hommes, revendiquant le monde avec hargne.

Non. Ma mère n'a jamais tenu une pancarte de sa vie, elle a toujours pris soin de ses soutien-gorge et de ses hommes, ne connaît aucun slogan. Pour ce qui est de la hargne, elle la nourrit pour toute injustice, qu'elle soit infligée à un homme ou à une femme.

Si ma mère ne personnifie donc pas l'affreuse féministe radicale dont on brandit le spectre de temps à autre, comment alors a-t-elle pris les choses en main?

Par le biais du féminisme ordinaire, tout simple, tout légitime, tout clair, tout fier.

Quand j'avais 7 ans, 8 peut-être, et que ma mère a vu dans mes yeux cette déception d'être fille, elle m'a fait entendre sa voix. Elle m'a dit.

Elle m'a dit que je pourrais être ce que je voulais, faire ce que je voudrais, avoir des enfants ou pas si je le désirais, ne pas me marier si je n'en avais pas envie, que je pourrais étudier, travailler, voyager, discuter pendant des heures sur tous les sujets, voter selon mes convictions, aimer en toute liberté.

Elle m'a convaincue que les filles avaient aussi la vie devant elles, au même titre que les garçons.

Dès lors, à 7 ans, 8 peut-être, j'ai cessé de vouloir être un garçon.

Dès lors, à 7 ans, 8 peut-être, j'ai aimé l'idée d'être une fille, une femme éventuellement, une féministe toujours.

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