Une bière Clamato pour jaser du cancer

Catherine Lussier raconte sur son blogue le quotidien... (Spectre Média, René Marquis)

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Catherine Lussier raconte sur son blogue le quotidien d'une vie bouleversée par le cancer

Spectre Média, René Marquis

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Dominic Tardif
La Tribune

(SHERBROOKE) CHRONIQUE / Avertissement : cette première chronique n'est pas vraiment une chronique. Parlons plutôt d'un prétexte pour l'auteur de ces lignes, qui souhaitait prendre des nouvelles de l'amie d'un ami, avec qui il lui arrivait, à une autre époque, de boire des bières, et avec qui les réseaux sociaux lui ont permis, au cours des dernières années, de maintenir une de ces relations très 21e siècle, prenant la forme d'un like par-ci, d'un like par-là. Catherine Lussier, c'est son nom.

Cette histoire commence fin décembre, avec la publication par Catherine, sur Facebook, d'un lien menant vers un blogue. Ah ouain, Catherine blogue? Cool, allons lire ça. Puis, confusion. Puis, incrédulité. Puis, grande tristesse. Catherine bloguait, oui, mais elle bloguait au sujet du cancer qu'on venait de lui diagnostiquer. Sept centimètres d'effroi dans le sein droit. Est-ce que je vous ai dit que Catherine a 38 ans, et que son fils Charles-Antoine, lui, n'en a que deux?

Je le répète, cette chronique est à peine une chronique, surtout une invitation à inscrire dans vos favoris le blogue de Catherine, qui écrit des choses suavement pas possibles au sujet de ce cancer que l'on approche habituellement avec une sombre gravité, digne d'un film de Bernard Émond. Voyez un peu comment, dans un de ses récents billets, elle compare la condition léthargique dans laquelle la laissent ses traitements de chimio à un « lendemain de veille », même si « c'est pas aussi excitant qu'un trip de Peyotl. »

En fière représentante de la génération grunge, Catherine a toujours tenu en horreur l'hypocrisie et la boulechite, et c'est soulagé que je la retrouve telle quelle dans ce journal de bord d'une fille qui refuse d'abdiquer son sarcasme ravageur devant le vocabulaire javellisé, lénifiant, gnangnan, avec lequel on nomme habituellement la maladie.

«Je vois quand même ça comme un combat parce qu'il y a ce machin en moi, et l'objectif, c'est de l'annihiler.»


Malgré toutes les injonctions à considérer le cancer comme une occasion de devenir une meilleure version de soi, Catherine insiste : ça ne m'a pas changée du tout. Ses phrases s'abattent comme un boulet de démolition contre la rhétorique du combat et de l'épreuve à surmonter qu'emploient tous ceux qui ne peuvent admettre que la maladie est parfois simplement quelque chose qui arrive, qu'elle n'a pas forcément un sens et que, sur le chemin de la guérison, le désir de s'en sortir n'est qu'un négligeable carburant.

« Je vois quand même ça comme un combat », me dit-elle entre deux gorgées de bière, « parce qu'il y a ce machin en moi, et l'objectif, c'est de l'annihiler. Mais moi, une battante? Non. Ma job, c'est d'être là pour les traitements, mais je suis très, très passive. Je m'assois sur une chaise, on me plogue, on me donne des médicaments, pis je retourne chez nous. Je fais juste subir le traitement. Les petites madames qui, à l'hôpital, ont envie de me raconter qu'elles en sont à leur troisième cancer, pis de me montrer des photos de leurs petits-enfants, je m'en sacre pas mal. »

L'(auto)dérision a toujours été son arme et son refuge, elle le demeure face à un système de santé rempli de gens pas nécessairement mal intentionnés, mais pas non plus étrangers à la maladresse. « J'ai vraiment eu une année 2015 de marde, tu sais? J'ai fait une fausse couche, mon fils avait des problèmes d'audition. C'était le bordel. Je me souviens, quand je suis arrivée à l'hôpital ensanglantée, après ma fausse couche, la fille à l'accueil m'a demandé : "Madame, êtes-vous venue à pieds?" Voir que je suis venue à pieds, voyons! C'était hilarant! Tu sors de l'hôpital et tu as vécu un drame, mais tu es crampée, parce que c'est trop drôle. Je pourrais écrire un livre sur les résidents, sur comment ils s'empêtrent. » 

Catherine dit des choses merveilleusement épouvantables avec le plaisir palpable de celle qui se range du côté de la désinvolture, alors que la situation commande de se draper de noir. « Écoute je n'irais pas jusqu'à me réjouir d'avoir le cancer », précise-t-elle avec un sourire espiègle, comme si elle avait sérieusement considéré cette éventualité, « mais c'est quand même le fun d'être en congé forcé et de pouvoir faire du ski de fond, la semaine. Ce matin (un vendredi), je suis allée chez Rona à dix heures. Aller chez Rona à cette heure-là, c'est vraiment jouissif. Il n'y avait pas un chat. »

Être malade et devoir rassurer les autres 

Avoir le cancer en général, mais peut-être encore plus avoir le cancer à 38 ans, c'est plus souvent qu'autrement - allô l'ironie! - devoir tenir le rôle de la consolante. Par un bel après-midi, tu te promènes dans une boutique, à la recherche d'une jolie tuque pour couvrir ton coco nouvellement dégarni, et te voilà prise à réconforter ce monsieur, une connaissance de ta mère, avec qui tu n'échanges habituellement que de beiges banalités.

« J'étais de super bonne humeur, mais j'ai été obligée de dire à ce monsieur-là : "Ben non, ça va aller", pour qu'il ne se mette pas à chigner. Je voyais dans ses yeux qu'il était triste pour moi, oui, mais il devait surtout penser à sa propre fille, qui a mon âge. C'est ça que ça fait le cancer : les gens compatissent, mais ils se mettent aussi à penser à leur propre mort à eux. »

Cancer : miroir de nos plus asphyxiantes peurs et labyrinthe linguistique pour ceux qui, comme moi, aimeraient ciseler dans l'angoissant désordre des mots une formule particulièrement lumineuse, particulièrement fulgurante, simplement pour dire à Catherine que ça me fait quelque chose, ce qui lui arrive. Mais quoi exactement? Bonne chance? Que la force soit avec toi? Lâche pas la patate? Les mots, fidèles à leurs détestables habitudes, se dérobent lorsque vient le temps de se mesurer au pire. 

« Je n'ai pas besoin que tu me souhaites quoi que ce soit. Parler, juste parler, ça me fait du bien. Je suis plate, han? Souhaite-moi une bonne journée, tiens. »

Bonne journée, Catherine.

Lisez le blogue de Catherine

Lussier au lablondedugarsquitrippesurlescharselectriques.com

NDLR - Une bière Clamato est un concept de grande entrevue, une fois la semaine, sous la plume de Dominic Tardif, qui est passé des pages de La Nouvelle aux pages de La Tribune.

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