Un taux de suicide alarmant

Brigitte Croteau, paramédic et vice-présidente santé et sécurité... (Spectre Média, Stéphanie Vallières)

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Brigitte Croteau, paramédic et vice-présidente santé et sécurité au travail au SPPM-Montérégie-CSN, et Christian Beaudin, paramédic et président du Syndicat des paramédics de l'Estrie-CSN, constatent que les ambulanciers sont souvent mieux outillés pour gérer une personne avec une arme, par exemple, qu'une famille éplorée.

Spectre Média, Stéphanie Vallières

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(Sherbrooke) Le choc post-traumatique est très peu reconnu chez les ambulanciers paramédicaux du Québec. Résultat, plusieurs d'entre eux vivent avec les séquelles de leur trouble sans recevoir des soins adéquats jusqu'au jour où rien ne va plus : c'est la dépression, le divorce, une démission, le suicide parfois.

« Il y a trois voies possibles : soit l'ambulancier est outillé pour faire face à la mauvaise pression qu'il subit, soit il devient une personne invivable à force d'accumuler tout ce stress et il va vivre des difficultés personnelles et professionnelles importantes, ou encore il craque et ça peut conduire jusqu'à la mort », soutient l'ambulancier Dany Lacasse qui s'intéresse de près à cette problématique méconnue de ces travailleurs de la santé.

« Le taux de suicide chez les paramédics est inquiétant, il est plus élevé que dans la moyenne de la population », constate Christian Beaudin, président du Syndicat des paramédics de l'Estrie-CSN.

En effet, le taux de suicide chez les hommes en moyenne au Canada est d'environ 17 pour 100 000 et le taux moyen des femmes est de 5,4 pour 100 000. Le taux de suicide chez les paramédics en 2016 est de 47,7 pour 100 000, selon les chiffres de Tema Conter Memorial Trust, un organisme canadien venant en aide au personnel d'urgence souffrant de problèmes de santé mentale.

Pour causer un choc post-traumatique, « l'événement doit être imprévu et soudain », lit-on dans la définition de la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).

La mort d'un nourrisson peut-elle être considérée comme imprévue? Impossible à dire : « La définition de ces termes n'est pas figée, car chaque situation nécessite une évaluation différente », nuance Mikaëlle Tourigny du service des communications de la CNESST.

Or, ce ne sont souvent pas les appels où des couteaux ou même une arme à feu sont brandis qui sont les plus stressants pour les paramédics.

Les ambulanciers se sentent souvent mieux outillés pour gérer une personne avec une arme entre les mains qu'une famille éplorée par la perte tragique d'un être aimé, surtout lorsque c'est un enfant qui a connu une mort violente ou soudaine. « Les appels les plus difficiles sont liés aux êtres humains », nuance Christian Beaudin.

Dans un avis rendu dans le dossier de François (voir autre), la CNESST juge qu'il n'a pas été victime d'une lésion professionnelle étant donné que la preuve est insuffisante pour démontrer qu'il s'agissait d'un événement imprévu et soudain traumatisant.

« Il n'y a pas eu d'agression physique, de menace sérieuse ou de situation incontrôlable pouvant faire craindre au travailleur une perte de contrôle de soi ou de la situation », lit-on dans la décision.

« Cet événement fait partie des situations potentielles d'intervention auxquelles sont appelés à être confrontés les ambulanciers. Dès l'appel d'urgence, le travailleur était informé de l'appel pour lequel il allait intervenir », ajoute-t-on dans la missive.

Résultat, François ne reçoit pas les soins adéquats dont il aurait besoin pour remonter la pente.

Et il n'est pas le seul dans une pareille situation.

« Un ambulancier enchaîne un appel après l'autre. L'été est la saison des noyades et ce sont souvent des appels difficiles. Les ambulanciers n'ont souvent même pas une heure pour décompresser après l'appel : il y a le superviseur qui nous dit "go, go, on a des appels en attente, vous pouvez en prendre un nouveau". Alors l'ambulancier absorbe chaque fois. Quand il commence à aller mal, le partenaire régulier va prendre sur lui, il va pallier les manques de l'ambulancier qui va mal. Mais quand il arrive au bout du rouleau, quand on finit par lui offrir de l'aide ou qu'il finit par en demander, l'ambulancier qui a eu un choc post-traumatique est souvent au fond du baril et ça devient difficile, voire impossible de faire reconnaître ses symptômes par la CNESST », explique Brigitte Croteau, vice-présidente en prévention, santé et sécurité au SPPM-Montérégie-CSN.

Policiers prisonniers de leur image de Superman

« C'est dans notre culture qu'on doit être forts, qu'il ne faut pas se laisser atteindre. Cette image de Superman, c'est nous-même qui nous l'infligeons. Pourtant, nous sommes là, sur les mêmes événements que les ambulanciers et les pompiers, et on les trouve difficiles nous aussi », souligne Samuel Ducharme, porte-parole du Service de police de Sherbrooke (SPS). Tout comme les ambulanciers, les policiers sherbrookois doivent peiner pour trouver du soutien lorsque survient un appel difficile.

Des exemples, il en pleut au SPS. « Il y a quelques semaines, j'ai su qu'un jeune policier avait été témoin d'un événement difficile. Je connaissais assez bien ce jeune policier parce qu'il avait été parrainé sur mon équipe. Je l'ai appelé pour savoir comment ç'a allait le soir après sa journée. Il était shaké. Personne n'avait pris la peine d'aller lui parler à son retour au poste, même s'il était clair que ç'avait été un appel difficile », raconte Samuel Ducharme.

De temps en temps, un officier va prendre la peine de revenir sur certains événements lors de la relève, mais ce n'est pas si fréquent, ajoute Samuel Ducharme.

Heureusement, l'Association des policiers de Sherbrooke et la direction du SPS sont conscientes que le choc post-traumatique peut arriver chez leurs policiers. La problématique est prise au sérieux.

« Et nous, on a la chance d'avoir un partner régulier. Dans nos équipes, on est là l'un pour l'autre, on est à l'écoute », souligne Samuel Ducharme.

Discussion ouverte chez les pompiers

Les pompiers sont les autres intervenants qui se pointent en première ligne lorsque survient un drame. Chez eux, une certaine barrière a fini par tomber au cours des années et les pompiers n'ont plus l'habitude de se murer dans un lourd silence lorsqu'ils sont confrontés à des appels où règnent l'horreur et la souffrance.

« Lorsque les pompiers rentrent à la caserne, ils vont s'asseoir et discuter entre eux de l'appel qu'ils viennent de vivre. C'est entré dans les moeurs. Ce n'est plus comme avant, quand personne n'osait parler de ce qu'il venait de vivre », souligne Louise Berger, inspectrice à la retraite et membre du programme PAIR depuis une dizaine d'années au Service de protection contre les incendies de la ville de Sherbrooke (SPCIS).

Quand l'appel est clairement plus difficile que d'autres, les pompiers sherbrookois peuvent aussi compter sur le programme PAIR, formé d'une quinzaine de pompiers actifs ou retraités. Pour les situations de moins grande envergure, on utilise le désamorçage, une rencontre animée par un des membres de l'équipe PAIR. Les membres de cette équipe reçoivent chaque année de la formation pour faire ce type d'intervention. Pour des événements de plus grande envergure, comme lors de l'explosion chez Neptune par exemple, il y a un débriefing. Il s'agit du même type de rencontre, mais cette fois animée par un psychologue.

« Nous ne faisons pas de rencontre individuelle parce que les pompiers interviennent toujours en équipe. Mais si un des membres va moins bien, il peut venir nous parler ou demander de l'aide au Programme d'aide aux employés », ajoute Louise Berger.




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