Ambulanciers en détresse

Les ambulanciers paramédics répondent à de nombreux appels... (Spectre Média, Stéphanie Vallières)

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Les ambulanciers paramédics répondent à de nombreux appels à chacun de leurs quarts de travail. Certains vont profondément les secouer.

Spectre Média, Stéphanie Vallières

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(Sherbrooke) Les ambulanciers paramédicaux sont en grève depuis le mois de février en Estrie et dans plusieurs autres villes du Québec. Parmi leurs revendications, il y en a une qui s'avère particulièrement cruciale aux yeux de ces travailleurs de la santé : la reconnaissance par leurs employeurs du choc post-traumatique qui peut survenir chez certains ambulanciers à la suite d'appels particulièrement difficiles. La Tribune s'est penchée sur la question.

Il est trois heures du matin. François (prénom fictif) dort dans son lit. Tout à coup, la radio vibre. C'est un 9E1. Dans le langage codé des ambulanciers, il s'agit d'un appel urgent pour un bébé en arrêt cardiorespiratoire. En un seul instant, l'adrénaline embarque, voilà François habillé, réveillé tant bien que mal, et il se retrouve rapidement assis derrière le volant de son ambulance. Arrivé sur les lieux, le bébé ne va pas bien mais il est toujours vivant. Françoit veut croire qu'il a encore toutes ses chances de survivre. L'ambulancier paramédic suit ses protocoles, prodigue des soins et conduit le petit patient et ses parents au centre hospitalier où le décès du bambin est aussitôt constaté.

François travaille dans une ville près de Sherbrooke en horaire de faction, soit sept jours complets suivis de sept journées de congé. Sa longue garde se termine justement quelques heures après cet appel. Cette nuit-là, son intervention aura au total duré trois heures. François ne le sait pas encore, mais cet appel venait de changer sa vie à jamais : il venait de subir un choc post-traumatique.

Comme des centaines d'ambulanciers au Québec, François devra se battre pour faire reconnaitre son choc post-traumatique comme étant une lésion professionnelle. Près de cinq ans après cet appel tragique, la bataille est d'ailleurs loin d'être gagnée pour le jeune ambulancier de 26 ans maintenant.

Sombrer peu à peu

À la suite de son appel troublant, François sombre peu à peu. « Dans mes sept journées de congé qui ont suivi, j'ai bu plus d'alcool que j'aurais dû », se souvient-il avec regret.

Rien ne s'arrange quand, de retour au travail, un autre appel 9E1 fait vibrer la radio. Il s'agit d'une autre tragédie qui vient secouer le jeune ambulancier jusqu'au fond de son âme. Un second bébé perd la vie. « Sur cette intervention, je me souviens comme j'étais détaché de mes émotions. Je n'ai même pas pu demander aux parents s'ils avaient besoin de quelque chose... », se remémore-t-il avec tristesse.

Cette fois, il travaillait dans une caserne où il y avait plus de paramédics autour de lui. Il était moins isolé que dans son horaire de faction de 7/14. « Mon patron a vu qu'on allait mal tous les deux, mon partenaire et moi. Nous avons été en arrêt de travail pour une semaine pour choc post-traumatique, mais sans plus. On a repris tout de suite après », se souvient François.

Faute de traitement approfondi pour soulager son mal-être qui s'amplifiait en plus, François s'automédicamente au cours des années suivantes. « Je n'en suis pas fier, mais j'ai pris des drogues. Je suis tombé dans une phase dépressive, tout allait mal dans toutes les sphères de ma vie », souligne-t-il.

Les mois passent, tout continue d'aller mal, puis un autre appel vient ébranler les fondations déjà affaiblies de celui qui rêvait d'être paramédic pour aider les autres et sauver des vies : un suicide particulièrement violent et une famille vraiment difficile à gérer sur les lieux.

« J'ai été mis en arrêt de travail trois semaines pour stress aigu, mais mon employeur a contesté. La Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) ne reconnait pas le choc post-traumatique et le stress aigu chez les ambulanciers parce qu'ils disent qu'on est formés pour ça », déplore François (voir autre écran).

Formés pour ça, vraiment?

« Voir des corps, ce n'est pas un problème. C'est vrai qu'on est formés pour soigner. Ce pour quoi on n'est pas formés, c'est la gestion des familles en crise, des gens en panique, les cris, les pleurs, les réactions de toutes sortes. C'est souvent très difficile à vivre. Et il y a des cas que rien ne peut nous préparer à affronter », nuance Christian Beaudin, président du Syndicat des paramédics de l'Estrie-CSN et lui-même ambulancier chez Ambulance de l'Estrie à Sherbrooke.

Christian Beaudin se souvient d'une intervention particulièrement marquante survenue il y a plus d'une dizaine d'années. Quand il en reparle, il revoit encore comment étaient placés les véhicules accidentés et ceux des policiers, où se trouvaient chacun des intervenants au moment où le père paniqué de l'enfant décédé est arrivé sur les lieux. Il s'agit là de signes évidents d'un choc post-traumatique.

« Le policier ne savait plus comment gérer le père de la victime. Il m'a demandé si je pouvais aller l'aider. Du haut de mes 25 ans, pas d'enfant, j'ai été capable de le faire. Est-ce que je m'en suis sorti sans choc post-traumatique? Je crois que oui. Mais si ça arrivait aujourd'hui, alors que j'ai des enfants de l'âge de la jeune victime, je suis certain que je réagirais complètement différemment », soutient l'ambulancier.

Quant à François, il bénéficie maintenant du soutien d'un psychiatre spécialisé dans le traitement des chocs post-traumatiques. Il reprend du mieux tranquillement et son psychiatre le soutiendra dans ses démarches pour faire reconnaître son diagnostic de choc post-traumatique devant la CNESST. La bataille est donc loin d'être terminée.

L'ambulancier paramédic Dany Lacasse a été marqué par... (Spectre Média, Marie-Lou Béland) - image 2.0

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L'ambulancier paramédic Dany Lacasse a été marqué par le suicide de son collègue et ami Éric Charbonneau.

Spectre Média, Marie-Lou Béland

Une main tendue pour les blessés de l'âme

L'ambulancier paramédic Dany Lacasse a été marqué par le suicide de son collègue et ami Éric Charbonneau. À partir de ce jour, l'ambulancier du Lac-Saint-Jean s'est mis à travailler dans un seul objectif : venir en aide à ses camarades blessés à l'âme. Il y est parvenu en créant le Fonds Éric-Charbonneau.

« J'ai grimpé les échelons du syndicat à la CSN pour avoir assez d'influence pour faire bouger les choses », explique celui qui a quitté son ambulance il y a quatre ans pour occuper le poste de vice-président de la Fédération santé-services sociaux de la CSN pour les secteurs privés.

Comme le choc post-traumatique est difficilement reconnu par la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) ainsi que par les employeurs, Dany Lacasse s'est dit que le syndicat pourrait au moins tendre la main aux paramédics en situation de crise. Pas question de voir d'autres camarades s'enlever la vie parce qu'ils n'avaient pas réussi à trouver les ressources nécessaires pour les sortir de leur lourd pétrin.

Le fonds créé par Dany Lacasse offre donc la possibilité à tous les ambulanciers du Québec syndiqués à la CSN qui vivent des problèmes de recourir aux services de La Vigile, une maison d'accueil offrant une thérapie à l'ensemble des intervenants en situation d'urgence de la Belle Province.

En deux ans, le Fonds Éric-Charbonneau a consacré 75 000 $ pour envoyer des paramédics en thérapie à La Vigile.

« Nos chiffres démontrent que 25 % des ambulanciers qui ont été admis à l'interne à La Vigile avaient une problématique de choc post-traumatique. Ce chiffre grimpe à 41 % pour tous ceux qui reçoivent des traitements à l'externe », soutient Dany Lacasse.

« Quand les ambulanciers sont rendus à recevoir des soins à La Vigile, c'est de la réparation de dommages. On aimerait que les employeurs nous aident à mettre en place des moyens pour outiller les ambulanciers à mieux gérer la mauvaise pression que l'on subit dans notre travail », mentionne-t-il.

La création de ce fonds peut-elle inciter les employeurs à se laver les mains de la problématique pour envoyer ses ambulanciers malades vers leur syndicat afin de recevoir des soins appropriés sans avoir à payer un seul sou?

« C'est une bonne question. On aimerait que l'employeur participe à la réparation des dommages parce que mieux les gens sont traités, plus vite ils reviennent au travail. Mais jusqu'à présent dans nos demandes en négociations, on n'a reçu aucune ouverture de la part des employeurs », se désole celui qui fait partie du comité de négociations pour Urgence Santé à Montréal notamment.

En trois ans, La Vigile a reçu 632 personnes dans sa maison de thérapie. Ses statistiques démontrent que 56 % présentaient une détresse suicidaire à leur admission, 32 % ont été admis pour une problématique de dépression et 36 % pour dépendance. La dépression et les diverses dépendances peuvent être une conséquence d'un choc post-traumatique non diagnostiqué, comme cela été le cas de François (voir texte en page 3).

Aucun projet n'est sur la table au Québec pour venir en aide aux ambulanciers. Pourtant, le gouvernement de l'Ontario a investi l'automne passé près de 200 000 $ pour soutenir l'Association des paramédics du Canada dans le développement d'une nouvelle norme de santé mentale pour les ambulanciers.




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