Les réflexions d'un pédiatre sur le deuil

Le pédiatre intensiviste Claude Cyr.... (Spectre Média, René Marquis)

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Le pédiatre intensiviste Claude Cyr.

Spectre Média, René Marquis

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(Sherbrooke) Lorsqu'on entre dans le bureau du pédiatre Claude Cyr, son « mur des célébrités » nous frappe en plein visage. On y retrouve plein de jolis minois d'enfants... sur des rubriques nécrologiques. Mais aussi, beaucoup, de remerciements des parents. Dans le premier livre qu'il cosigne avec la psychologue Johanne de Montigny, Ce vif de la vie qui jamais ne meurt, il aborde son quotidien auprès d'enfants partis beaucoup trop tôt et toute la délicate question de leur grand départ.

Le livre publié aux Éditions Novalis nous fait découvrir deux êtres aux parcours uniques.

Lui, pédiatre intensiviste, travaille auprès des enfants depuis plus de 20 ans et a développé une expertise en soins palliatifs pédiatriques. À 29 ans, Mme de Montigny a survécu à un crash d'avion en 1979 et elle est devenue psychologue auprès de patients en phase terminale et de leurs familles au Centre universitaire de santé McGill, jusqu'à sa retraite. À travers leurs correspondances, on découvre leurs réflexions et leurs expériences.

La réalité dépasse la fiction

Et quelles expériences. Parmi elles, il y a cette adolescente qui songeait sérieusement à s'enlever la vie avant que la maladie ne l'emporte. Si c'était une télésérie, on dirait que c'est « arrangé avec le gars des vues ». Mais non.

Il y a aussi cette fillette dont la mère a tenté de les entraîner dans la mort. Le dessin de la fillette, qui a perdu sa mère et qui s'est emmurée dans le silence, se retrouve dans le bureau du pédiatre et dans son livre.

« Je n'ai pas mis un dixième des histoires que j'ai vécues dans ma vie et j'ai même mis les plus plausibles. Quand on écrit ce genre de livre-là, il faut faire attention à la confidentialité. Certaines histoires sont des amalgames de deux histoires, pour ne pas reconnaître les familles. Ce genre de dessin-là, d'expérience-là, nous rappellent que les enfants ont une vision différente de nous et une façon différente de parler de ce genre de situation. Ce n'est pas tant de parler de ces choses-là avec les enfants que de les écouter nous en parler, par un dessin, par un jeu, par une question sortie de nulle part... Ils vont demander; est-ce que ton chien est mort? Qui va s'occuper de mes poissons? On se demande pourquoi ils nous parlent de ça, mais qui va s'occuper de mes poissons, c'est clair que c'est : ''Hey! moi je vais partir, qui va faire ça?''. L'an passé, j'ai un patient qui a demandé à ses parents ce qu'ils allaient faire à Noël (...) Ça a permis de mettre le pied dans la porte de la discussion. »

Être le porte-parole des enfants

Plusieurs lui rappellent à quel point sa profession peut être triste. Oui, mais. Il faut aussi savoir ce qui rend ce travail agréable. « C'est un rôle unique dans la société d'être le porte-parole des enfants en fin de vie. C'est important. »

Comment réussit-on à ne pas être aspiré?

Claude Cyr indique qu'une analyse a été faite auprès des professionnels de la santé et montre que différents facteurs vont influencer la situation. Les professionnels très près de leurs patients ou encore qui ont des enfants du même âge ont plus de risque d'être atteints émotivement. Il faut trouver, selon lui, une juste proximité.

« Il faut accepter que l'on se rapproche des patients, que certains on va les aimer, et s'il leur arrive quelque chose de mal, on va être triste. » C'est aussi d'être heureux pour tous les enfants qui sont toujours en vie, renchérit-il. « La majorité de mes patients vont survivre. »

Il faut savoir mettre les choses en perspectives.

« Je revois les parents un mois après, ils sont toujours tristes, mais ils ont recommencé à vivre... Ma perspective avec ma petite crotte sur le coeur, c'est de dire eux sont capables... come on! Je devrais être capable de réussir à m'en sortir », dit-il en souriant.

Passer d'un extrême à un autre

Devant tant d'histoires touchantes, de drames et de sentiments profonds, on ne peut s'empêcher de se demander comment le pédiatre Claude Cyr réagit face à la superficialité.

« Ce avec quoi j'ai de la difficulté, ce sont les gens qui s'inquiètent pour des petits problèmes », avoue le médecin et père de famille lorsqu'on lui pose la question.

« C'est bien difficile, même médicalement, par exemple les gens qui me disent que leur enfant a un petit bouton et que ce n'est pas beau... Il faut vraiment que je fasse un travail pour me dire que pour eux, c'est important... La superficialité des problèmes médicaux, parfois, c'est paradoxal comment on doit gérer cela, parfois dans la même heure. À l'urgence, ça arrive souvent, les urgentologues, on réanime un enfant, l'enfant va mourir, et il faut aller voir un enfant qui a la gastro. »

Et pour la superficialité en général, le médecin assure qu'il ne juge personne.

« Mais les intérêts superficiels, ça vole le temps pour des choses importantes : aimer, prendre du temps pour soi, réfléchir à nos valeurs. »

Mieux vivre en sachant qu'on est mortels

Dans leur livre Ce vif de la vie qui jamais ne meurt, Dr Cyr et Johanne de Montigny soulève la question de parler davantage de la mort avant de mourir.

Il rappelle qu'il fut un temps pas si lointain où les enfants mourraient beaucoup.

« Notre relation avec la mort a changé beaucoup depuis 50 ans. Depuis une cinquantaine d'années, on a médicalisé la mort des enfants et on l'a cachée... Il y a cette médicalisation qui était bénéfique parce qu'on veut les sauver le plus possible, mais qui fait que c'est devenu difficile d'envisager même que nos enfants soient mortels. C'est important d'en parler, mais il ne faut pas parler juste de ça, il ne faut pas que ça devienne notre obsession. Si on veut profiter de nos enfants pleinement, il faut réaliser qu'on est chanceux de les avoir, de les voir grandir, qu'ils nous sont prêtés pendant quelques années, ils vont partir et on a une relation qui va changer avec les années (...) Juste de dire que nos enfants sont mortels et que nous aussi, ça nous aide à mieux vivre. »

Un pédiatre a des rôles multiples, estime Dr Cyr, dont soigner les enfants et s'il n'y parvient pas, leur offrir une belle mort. Il s'intéresse aussi au bonheur dans ses recherches.

« C'est fascinant de voir comment, dans toute l'histoire de l'humanité, notre société actuelle est la société la plus riche, la plus sécuritaire, la plus égalitaire (...) et qu'on continue à se convaincre que notre situation est catastrophique. Les adultes sont convaincus que ça ne va pas bien. Les enfants sont élevés en ayant la vision que ça ne va pas bien. On le voit dans le taux de suicide, le taux de dépression... Les enfants qui vont mourir, ils ne perdent pas de temps avec ça, ils veulent être heureux. Je ne dis pas qu'il faut avoir des lunettes roses et dire qu'il n'y a pas de problème dans notre société et qu'on ne doit pas l'améliorer. Mais on a un rôle comme pédiatre, comme adulte, de faire un équilibre. »




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