Un premier Noël sans Sarah-Eve

Annie Lussier trouve encore difficile de regarder une... (Spectre Média : Jessica Garneau)

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Annie Lussier trouve encore difficile de regarder une photo de Sarah-Eve. « Je suis encore happée lorsque je la vois. Happée par l'absence. » Six mois après son décès, ses proches se préparent pour un premier Noël sans elle.

Spectre Média : Jessica Garneau

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(Windsor) « Ce qui a été difficile, c'est de ne pas accrocher son bas de Noël. »

L'année 2016 a été cruelle pour Annie Lussier. Six mois se sont écoulés depuis le décès de sa fille, Sarah-Eve Fontaine, cette jeune Windsoroise de 21 ans qui souffrait de fibrose kystique et qui a été emportée par une pneumonie après avoir battu un cancer et survécu à une greffe pulmonaire.

À l'approche du temps des Fêtes, la famille en deuil a quand même décoré la maison. Les trois petites soeurs de Sarah-Eve y ont participé. Papa Stéphane aussi. Dans l'arbre de Noël du salon, une boule rouge toute spéciale renferme une photo de Sarah-Eve avec la médaille remportée lors de la course de 5 km qu'elle a complétée trois semaines avant son départ. Dans l'ancienne chambre de la jeune femme, un second arbre de Noël est dressé et plusieurs papillons volent entre ses branches. Des papillons devenus le symbole de Sarah-Eve. Comme l'immense papillon gravé sur sa pierre tombale.

« Certains disent que l'année a été difficile et qu'ils ont hâte de tourner la page. Moi, je ne veux pas tourner la page, car ça laisse sous-entendre qu'on veut oublier le passé ou enfouir notre peine. Moi, ce que je veux, c'est continuer. »

La maison est remplie de décorations, mais le premier Noël sans Sarah-Eve fait peur.

« On l'appréhende. C'est un Noël de craintes. Toute la famille est en réadaptation. On doit trouver un équilibre entre reproduire les gestes qu'on faisait avant et continuer en s'adaptant aux changements. J'ai hésité à faire l'arbre de Noël. A-t-on le droit de fêter? Les trois plus jeunes voulaient en faire un. Alors on a choisi les couleurs du sapin comme on le faisait avec Sarah-Eve. J'ai aussi hésité à mettre ou non son bas de Noël. Puis j'ai dit non, ça sert à rien », explique la maman qui porte un chandail de sa grande fille en entrevue, chez elle, à trois jours du réveillon. Sous sa manche gauche, un nouveau tatouage en l'honneur de son aînée. Et du clan des 6 qu'ils formaient. Qu'ils forment encore. Forever 6, comme ils disent.

Fêter Noël pour les enfants qui restent donc. Et qui souffrent eux aussi. « La plus jeune a peur de manquer de souvenirs avec Sarah-Eve. Celle du milieu lui ressemble beaucoup et je crois qu'elle essaie de poursuivre ce que Sarah-Eve a commencé. La plus vieille est davantage dans la colère. »

Une des choses qu'Annie a du mal à accepter est que Sarah-Eve soit partie aussi rapidement, pendant son sommeil.

« Sarah-Eve avait pris de grandes décisions comme celle de ne pas vouloir se faire intuber lorsque le moment serait venu. Mais en s'endormant ce soir-là, elle ne soupçonnait pas que c'était son dernier dodo. Ça m'a fait de la peine que la vie vienne la surprendre comme ça. Qu'elle lui fasse une jambette. »

« À part mon chum, personne n'a eu de dernière conversation avec elle. »

« Moi j'en ai pas eu, mais je n'en avais pas besoin en même temps. On s'est tout donné. C'était ma jumelle à 24 ans d'intervalle. »

Annie était restée avec l'idée que la vie avait trahi sa battante jusqu'au jour où ses autres filles lui ont rappelé que Sarah-Eve avait peur de mourir et qu'elle ne voulait pas s'en rendre compte lorsqu'elle partirait. « Elle tenait tellement à vivre qu'il a fallu que la vie la surprenne de cette façon. Et elle est partie tellement paisiblement que ça me réconforte. »

Annie trouve aussi du réconfort dans le fait de savoir sa fille enterrée à côté de son arrière-grand-père. « Pépère Marcel a travaillé toute sa vie comme fossoyeur au cimetière de Windsor. Il a côtoyé la mort toute sa vie et pourtant lui aussi en avait peur. Ma tante m'a raconté qu'il répétait toujours qu'il voulait se réveiller mort. Je veux me réveiller mort. C'était sa façon de dire qu'il voulait partir pendant son sommeil. Finalement, après le décès de l'amour de sa vie, il a survécu à un temps des Fêtes et dans la nuit du 1er janvier, il est allé s'étendre avec ses beaux habits pour faire un somme et il ne s'est pas réveillé. Comme Sarah-Eve qui est maintenant avec pépère près des grands arbres du cimetière. »

Pleurer sa fille

Tout l'été, Annie s'est sentie « remplie de sa fille » et même si elle n'a jamais pris de médicament pour engourdir sa souffrance, elle se sentait gelée d'une certaine manière. Il a fallu des mois avant qu'elle pleure réellement sa fille.

« Pendant l'été, je ne me suis pas ennuyée. Je ne la pleurais pas. En fait, moi, je serais partie en même temps que ma fille. C'est ce qui aurait été le plus facile. Et je me suis dit que la vie ne me laisserait pas comme ça, qu'elle nous réunirait. Je n'avais pas besoin de pleurer, car ça ne serait pas long. Je partirais la rejoindre. »

« Puis septembre est arrivé. L'école a commencé et il ne se passait rien. Je ne m'étais pas fait frapper par une voiture. Je ne suis pas tombée malade. Un soir, j'ai dit à mon chum : "je pense qu'il faut que je continue". Quand j'ai réalisé ça, j'ai commencé à la pleurer », confie-t-elle entre des silences et des larmes refoulées.

Alors Annie continue. Elle reconnaît Sarah-Eve dans les recoins des jours. Un ciel rosé, la couleur préférée de sa grande. Un bout de papier retrouvé un jour tristounet dans un stationnement enneigé avec un papillon en entête. Les paroles d'une chanson.

Elle entend ses répliques. Et elle lui parle aussi. « Jamais pour lui demander de l'aide. Le plus souvent, c'est pour la remercier. Pour un soleil aveuglant ou un autre petit signe de sa part. »

Pendant les Fêtes, Annie, ses trois filles et son conjoint, Stéphane, vont faire du cocooning, écouter des films, faire des tartes. Le 25, peut-être qu'ils s'habilleront chic, comme Sarah-Eve aimait tant le faire.

Ce sera un joyeux Noël? « Ce sera un Noël à tâtons. Un Noël au cours duquel on doit se permettre la découverte. Un Noël où on va sûrement la re-re-re-pleurer. Mais je fais confiance, je me dis que la vie et Sarah-Eve vont nous faire des clins d'oeil et tout va bien se passer. »

Dans la chanson Noël des enfants du monde, les paroles disent Ne retiens qu'une chose : il faut croire à Noël. Pour les enfants qui restent.




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