L 'archevêque de Sherbrooke « ne veut plus de victime »

L'archevêque de Sherbrooke, Luc Cyr.... (Archives, La Tribune)

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L'archevêque de Sherbrooke, Luc Cyr.

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(Sherbrooke) Lauréat du prix du meilleur film lors du dernier gala des Oscars, Spotlight a ramené sous les projecteurs des événements sombres survenus à Sherbrooke, lorsque deux prêtres ont été reconnus coupables de délits sexuels sur des mineurs. La Tribune s'est penchée sur la situation qui prévaut aujourd'hui à l'Archevêché de Sherbrooke.

Septembre 2005, l'abbé Richard Bouffard est reconnu coupable d'agressions sexuelles commises au début des années 1980 sur deux victimes, un garçon de 14 ans et un jeune homme de 19 ans. Il s'agit du deuxième scandale en moins d'un an qui éclabousse Sherbrooke puisque dix mois auparavant, en décembre 2004, l'abbé Daniel Pichette est accusé de 24 chefs d'accusation de grossière indécence et d'attentat à la pudeur à l'endroit de cinq garçons et trois filles entre 1950 et 1980.

Ces deux scandales ont valu à Sherbrooke d'apparaître parmi les 206 villes où des « scandales sexuels majeurs ont eu lieu » présentées juste avant le générique de fin du film Spotlight.

Rappelons que Spotlight retrace l'enquête du quotidien Boston Globe - couronnée par le prix Pulitzer en 2003 - qui a mis à jour un scandale sans précédent au sein de l'Église catholique. Une équipe de journalistes d'investigation, baptisée Spotlight, a enquêté pendant 12 mois sur des cas d'abus sexuels au sein de l'Église catholique. L'enquête révèlera que L'Église a protégé pendant des décennies les personnalités religieuses, juridiques et politiques les plus en vue de Boston avant de déclencher une vague de révélations dans le monde entier. Au total, ce serait plus de 4000 prêtres qui auraient fait au-delà de 11 000 victimes mineures en 50 ans aux États-Unis. Aujourd'hui décédé, l'abbé Daniel Pichette a été reconnu coupable en janvier 2007 tandis que l'abbé Richard Bouffard loge à l'archevêché de Sherbrooke depuis sa libération (lire autre texte en page 2).

« Toute allégation est prise au sérieux »

Si la vague d'accusations qui a déferlé sur le clergé s'est amorcée au début des années 2000 aux États-Unis, l'archevêque de Sherbrooke, Mgr Luc Cyr, indique qu'au Canada, l'Église catholique s'est dotée de moyens au début des années 1990 pour aider les victimes et empêcher qu'il y en ait de nouvelles. En 1992, un rapport d'enquête concluait que des dizaines de jeunes garçons ont été victimes d'agressions sexuelles dans un orphelinat de Terre-Neuve et que les autorités ecclésiastiques ont étouffé l'affaire pour protéger l'Église.

« Depuis 1992, la Conférence des évêques catholiques du Canada a entrepris toute une démarche, une mise en place de processus, pour lutter contre les agressions sexuelles et les abus, souligne Mgr Cyr. On a été dans les premiers au Canada, avec le rapport De la souffrance à l'espérance, à mettre en place une façon de faire pour contrer les abus sexuels. Depuis, chaque diocèse a été appelé à se donner un mode de fonctionnement, un comité aviseur, et d'avoir un protocole en ce sens. »

« Depuis ces années-là, toute allégation est prise au sérieux, insiste Mgr Cyr. L'Église, comme la société en général, est plus au courant qu'il y a 60 ans. La personne qui souhaite porter plainte envers une autre est rencontrée, est écoutée et est informée de ses droits. Si les allégations s'avèrent sérieuses, la personne contre qui la plainte est déposée est également rencontrée et est informée. Ipso facto, l'accusé est retiré de son poste, comme dans tout ordre professionnel aujourd'hui. Ensuite, le processus civil suit son cours. »

« Une responsabilité »

À Sherbrooke, depuis quelques années, un comité de cinq personnes est mis en place pour assurer le suivi de plaintes de tout genre. Au cours de la dernière année, une seule plainte a été déposée concernant un conflit de personnalités.

« Il y a des employés, un prêtre et des bénévoles. Nous sommes nommés par l'évêque, mais nous sommes totalement indépendants et autonomes, indique l'intervenante en ressources humaines Nathalie Blais. Il y a aussi un filtrage automatique des prêtres, des agents de pastorale et des bénévoles. C'est une obligation. Toute personne qui est en contact avec des personnes vulnérables ou des enfants doit systématiquement passer au filtrage des références et des antécédents judiciaires. Les vérifications sont faites sine qua non et on est en train d'instaurer ce système dans toutes les paroisses. En fin de compte, c'est non négociable. On ne peut pas ne pas faire ça. C'est une responsabilité. »

« On est très loin du déni, on parle non seulement d'assister les victimes, mais on les encourage à dénoncer, mentionne à son tour le responsable des communications à l'archevêché, Benoît Labonté. Tout nouvel événement qui pourrait arriver aujourd'hui, c'est parce que la personne aura passé au travers d'un filet aux mailles tissées très serrées, et cette personne devra être très habile. »

Les révélations du Boston Globe et les accusations qui ont suivi ont tout de même eu des répercussions sur toute l'Église, confirme Mgr Cyr.

« Depuis toute la situation qui s'est produite à Boston, Rome a établi une nouvelle norme universelle qui oblige l'évêque à prendre toutes ses responsabilités et à lui faire un rapport. Rome questionne et peut, selon les situations, aller jusqu'à laïciser un prêtre. »

« Tolérance zéro »

Mgr Cyr assure que les mentalités ont changé au sein de l'Église et que celle-ci montre patte blanche dans l'intérêt des victimes.

« Au fil des ans, l'Église, comme d'autres institutions, s'est organisée pour qu'il n'y ait plus d'abus et a instauré un volet préventif. Il n'y a jamais un adulte seul avec un enfant, par exemple. On a fait des pas importants pour protéger les mineurs et les personnes vulnérables et il n'y a plus de volonté de cacher quoi que ce soit depuis très longtemps. »

« On doit tous apprendre là-dedans, poursuit-il. À l'époque, l'Église, comme les familles, ne savait pas quoi faire avec cette situation. Personne n'en parlait. Beaucoup de chemin a été fait depuis et on travaille très fort, parce qu'on n'en veut plus de victime. Zéro. Et c'est tolérance zéro. »

«Ce n'est pas le célibat le problème»

Dans Spotlight, les agissements reprochés aux prêtres sont expliqués en partie par l'obligation pour eux d'être célibataires et de faire voeu de chasteté, ce qui les inciterait à conserver le secret sur tout écart de conduite et d'autant plus dans le cas d'un geste criminel, une allégation portée par Richard Sipe que n'endosse toutefois pas Mgr Luc Cyr.

Richard Sipe, un ancien prêtre devenu psychothérapeute qui a consacré plusieurs ouvrages aux crimes commis par des prêtres, évoque que selon ses recherches, seulement un prêtre sur deux pratique réellement le célibat et que 6% à 9% d'entre eux font des abus sur des mineurs.

« Quand on regarde ce qui se passe dans la société, ce n'est pas le célibat le problème, mentionne tout de même l'archevêque de Sherbrooke. Des pédophiles, tu en as qui sont dans toutes sortes de situations, et autant chez les gens en couple et chez les gens mariés. Ça n'a rien à voir avec le célibat. »

Comme tout le monde, le prêtre « est appelé à une vie équilibrée », soutient-il.

« Une réalité dont on parle beaucoup dans l'actualité d'aujourd'hui, c'est la question de la pornographie qui est de plus en plus présente. C'est un poids lourd pour beaucoup de couples et on commence à s'interroger sur les conséquences de celle-ci non seulement chez les jeunes, mais aussi chez les gens en couple. Le célibat n'est pas un problème. Des études ont été faites aux États-Unis et beaucoup d'enquêtes ont été réalisées en dehors de l'Église à ce sujet et les résultats sont clairs: ce n'est pas lié. Quand on regarde l'ensemble, ça touche toutes les classes de la société. »

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